Gruppo di Nun et la "néo-magie matérialiste" (partie 1).
Article initialement publié le 24/11/2025 sur https://esoterisme.substack.com/p/gruppo-di-nun-et-la-neo-magie-materialiste
ÉSOTÉRISME, CULTURE ET POLITIQUE
2/1/20265 min read


Je possède un manifeste d’origine italienne, d’un collectif aujourd’hui dissous qui se faisait appeler Gruppo di Nun, et qui s’intitule Revolutionary Demonology, dont je précise que je n’ai pas encore fini la lecture et sur lequel je compte revenir dans de futurs articles . Ce groupe, constitué au moins en grande partie de scientifiques avec un intérêt pour l’occultisme, se propose de réapproprier certains termes et concepts issus de celui-ci pour mener une “guerre occulte”, au nom d’une “néo-magie matérialiste” contre “l’idéalisme absolu” d’une “tradition ésotérique fasciste. Ainsi, “Gruppo di Nun” renvoie au Gruppo di Ur de Julius Evola, le groupe de traditions occultes opposées Right Hand Path / Left Hand Path est repris pour nommer les partis en présence, la célèbre affirmation du Livre de la Loi d’Aleister Crowley “every man and woman is a star”, est parodiée en “every worm trampled is a star”, et Nick Land, ancien memebre et co-fondateur du CCRU (Cybernetic Culture Research Unit) en 1995, actuel collaborateur de Peter Thiel et auteur du syntagme “Dark Enlightenment”, ne cesse d’être cité contre le fasciste qu’il est devenu:
The occult war is therefore fought on two irreconcilable fronts: the radical immanentism of a materialist neo-magic, which interprets the Kabbalah as a set of circuits aimed at regulating the energetic processes of the cosmic architecture it manifests, and the absolute idealism of an esoteric fascist tradition that identifies in Kabbalistic architecture a transcendent order emanating linearly from the matter of the universe. We have chosen to emphasise the radical difference between these two approaches by reappropriating the traditional distinction between the Right Hand Path and the Left Hand Path, with reference to their original Kabbalistic meaning, in order to highlight our schismatic tendency in contrast to the reactionary universalism that has characterised much of contemporary magical thought. Against the manic centripetal cult of the Western esoteric tradition, our demonology recognises that the Kabbalistic organism, like a golem self-assembled from mud, is born and extinguished in the materiality of the processes that produce it, which are essentially devoid of human intentionality. To quote Land again:
Politically, qabbalism repels ideology. As a self-regenerating mass-cultural glitch, it mimics the senseless exuberance of virus, profoundly indifferent to all partisan considerations. Indifferent even to the corroded solemnity of nihilism, it sustains no deliberated agendas. It stubbornly adheres to a single absurd criterion, its intrinsic ‘condition of existence’—continual unconscious promotion of numerical decimalism. Qabbala destines each and every ‘strategic appropriation’ to self-parody and derision […]. Even God was unable to make sense of it.
Contre “l’hallucination du Right Hand Path”, c’est-à-dire l’idée qu’il existerait une structure transcendante du réel qui parviendrait à maintenir un équilibre éternel de ses parties, le collectif défend l’idée d’un univers en déséquilibre constant et qui ne cesse de tendre vers propre dissolution, jusqu’à son extinction totale sous l’effet des lois de la thermodynamique, et qu’il symbolise par le dragon hermétique, le serpent Ouroboros, ou encore plus loin la déesse primordiale Tiamat ou le monstre égyptien dévoreur de soleil Apophis. La co-autrice Laura Tripaldi, par ailleurs chercheuse indépendante titulaire d’un doctorat en nanotechnologie des matériaux et autrice du livre Gender Tech (Lux, 2024), fait la confession suivante dans le chapitre “Catastrophic Astrology”:
When I first met Apophis I was 11 years old. A classmate had told me that an asteroid was going to hit the earth in twenty-five years’ time. As a child, my mind was always haunted by an unusual obsession with death, but I had never, before that moment, contemplated the idea of the end of humanity and confronted the possibility of extinction. In my nightly terrors, I had often considered my own disintegration, dissecting in every possible way the paradoxical insanity of being an individual, and then being no more; but there was something strangely reassuring about the idea of dying as a part of the universal cycle of Nature, as if in an eternal wildlife documentary where death is perfectly compensated by new life and equilibrium is forever preserved. I was never truly Catholic. I was raised not to believe in any God, but there was something religious about the way I was taught to approach Nature as a redeeming force of heterosexual preservation: the sun sets only to rise again; we die, only to leave room for our offspring to thrive and carry on our legacy. As a cisgender girl approaching puberty, I could finally access salvation by consecrating myself to the natural cycle of heterosexual reproduction; but if an alien force could shatter this harmony to pieces, putting an end to our species, our planet, our universe, then there was truly no hope. Apophis was my lesbian love for Extinction.
Le collectif suggère d’opposer à l’attraction sexuelle-romantique patriarcale et à son usage métaphorique, et à l’idée que notre existence est orientée vers l’accomplissement d’un plan divin ou d’une finalité qui nous dépasse, un “Amour” plus radical qui est celui de la perspective de notre dissolution et extinction définitive comme condition de notre existence:
We propose Love for the cosmic process of disintegration and death as an alternative, refusing to articulate the reasons. Love generates itself indefinitely, precipitating, like a sinister spiral, the world into darkness. We love with our bodies burning like supernovae, shining and useless; with every breath, we feed the hungry Beast that wraps us in its dark coils.
Je ne fais pas mienne, à titre personnel, cette perspective, et comme je le développerai dans de futurs billets, je reste sans doute personnellement dans une perspective philosophique plutôt idéaliste. J’en retire cependant pour mon propos deux constats: d’une part la diversité des perspectives que dissimule le recours commun à des thématiques ésotériques, qui nécessite d’opérer des distinctions et de faire référence à des textes et pratiques précises quand on entreprend une approche critique, d’ensemble ou de détail, de l’occultisme. Et surtout, Gruppo di Nun me semble constituer un exemple particulièrement frappant d’une certaine forme de conception désenchantée de la magie, de l’enchantement, qui prospère au moins depuis le XXème siècle, et qui conjugue à la fois un rapport au réel et à la “nature” qui y discerne l’action constante et le fourmillement d’entités merveilleuses et surnaturelles et la conviction, peut-être en partie inspirée par Schopenhauer, que nos existences se résument entièrement à l’enchaînement absurde de la naissance, de la croissance, de la reproduction éventuelle et de la mort. Même si dans leur manifeste, la magie et le surnaturel semblent souvent avoir une signification purement métaphorique, ils et elles me semblent assez proches sur ce point des occultistes qui reprennent à leur compte la description par Lovecraft de l’univers comme le terrain de jeu absurde de forces surnaturelles cruelles ou stupides et indifférentes au sort de l’humanité, même si cet écrivain lui-même était strictement athée et rationaliste, et qui se comptent principalement dans le Left Hand Path (pris dans un sens plus habituel que celui de Gruppo Di Nun, qui regroupe principalement les courants satanistes et “post satanistes” (Kennet Granholm 2012), y compris se référant positivement à la qabale et/ou d’extrême-droite), et dans la magie du chaos, d’ailleurs avec des interprétations très diverses du Mythe et de son statut ontologique ou symbolique. Gruppo di Nun cite explicitement Lovecraft dans son livre. Les tensions entre visions du monde rationalistes et occultistes n’opposent pas de manière systématique et univoque le froid réalisme (supposé par certain/e/s) de la science aux bouffées de chaleur délirantes et exaltantes (supposé par certain/e/s de la Schwarmerei. Les perspectives qui sont en présence sont plus complexes et entrelacées que cela.