Hellfest: la tentation du complot
Article initialement publié le 15/02/2012 sur https://innerlightofblackmetal.wordpress.com/2012/02/15/hellfest-la-tentation-du-complot/
INNER LIGHT
2/1/202616 min read


J’évoque fréquemment la mentalité de citadelle assiégé traduite par nombre d’actions de lobbying menées par certains catholiques, et cristallisée tout particulièrement autour du concept douteux de « christianophobie ».
Mon par ailleurs (sincèrement) estimé lecteur Les Yeux Ouverts vient de m’en fournir une expression particulièrement marquante, dans la séquence de commentaires suivantes, postée à la suite d’un de mes précédents billets:
Les Yeux Ouverts:
« […] La nature païenne du black metal a en effet pour fondement le refus ou la haine de Dieu exprimés synthétiquement par cette expression “Non serviam” qui ne date pas de 1968 et dont la nouvelle droite n’est pas la seule expression révolutionnaire (cf par exemple le laïcisme exprimé tout récemment par le candidat socialiste à l’élection présidentielle, le libéralisme exprimé par le maçonnisme, le mondialisme matérialiste ou encore le relativisme ). Un titre comme “Black metal, Révolution et Anti christianisme” est plus approprié.
On ne méditera jamais assez ces propos des promoteurs du hellfest ” le black metal est par nature sataniste” et ” on ne déprogramme pas les groupes anti-chrétiens” ( allusion à l’annulation de Anal Cunt l’année dernière plaisantant avec les victimes de la shoah)
La programmation du hellfest 2012 est révélatrice une fois encore de cet esprit black metal qui par ailleurs n’est pas l’exclusivité de cette tendance« .
Darth Manu:
« […] Je pense que tu mélanges là beaucoup de discours très hétérogènes.Par exemple, le différentialisme de la Nouvelle Droite, aussi bien que la fascination pour le néo paganisme de certains groupes de metal, peuvent être lus comme des réactions au “mondialisme matérialiste” que ces courants ne cessent d’ailleurs de dénoncer, non sans éviter les clichés.Et ils n’ont strictement rien à voir, ni dans leur discours, ni dans leurs origines, avec le programme de François Hollande. Le fait que tous ces exemples semblent illustrer une certaine défiance apparente à l’encontre du christianisme ne suffit pas à mettre en évidence une idéologie commune […] ».
Les Yeux Ouverts:
» […] Qiand je constaterai par ailleurs, aujourd’hui et en france, que le BM dénonce avec la même énergie, la même constance et la même violence les autres religions, la maçonnerie, le communisme, alors là je réviserai sans problème mon propos parce que cela signifiera alors que l’esprit de transgression ou de celui de totale liberté d’expression revendiqués par ce metal ne sont pas que des mots !
Tu n’es pas sans méconnaître les sponsors politiques du hellfest , tous socialistes. Il se trouve que j’ai d’une part en main un courrier du conseil régional /hellfest et que je connais d’autre part l’initiative de ce même conseil régional/jeunesse : pass contraception et distribution gratuite de preservatif. Je ne mélange pas tout , bien au contraire ! »
Je lis dans l’argumentation de LYO le paralogisme suivant:
Majeure: On trouve chez les groupes présents aux Hellfest, dans le programme du parti socialiste, dans la pensée de la Nouvelle Droite, dans la tradition maçonnique, des discours qui sont hostiles au christianisme et/ou contraires à son enseignement.
Mineure: Un Conseil Régional contrôlé par le PS subventionne le Hellfest, dont les groupes invités se réclament parfois de courants musicaux qui présentent quelques affinités à la marge avec des thèses de la Nouvelle Droite, avec l’ésotérisme franc maçon ou encore avec l’occultisme.
Conclusion: Tout est lié.
Je consacre un article tout entier à ce paralogisme, parce qu’il me parait pointer l’un des aspects les plus gênants de la contestation anti Hellfest: ses affinités avec ce qu’Hannah Arendt parmi d’autres appelait « la mentalité du complot ».
Alain de Benoist, tout fondateur qu’il soit de la Nouvelle Droite, et indépendamment de l’hostilité que m’inspire l’essentiel de sa pensée, nous en livre une analyse intéressante dans un article intitulé: La psychologie du conspirationnisme:
« La première observation que l’on peut faire est que les théories du complot, alors même qu’elles ne cessent de parler de forces secrètes, de puissances invisibles, d’action souterraine, etc., proposent elles-mêmes un schéma qui, loin d’être opaque, se fonde au contraire sur le postulat d’une extraordinaire « transparence » de l’action historique. Celle-ci se trouve en effet ramenée d’emblée à une sorte de causalité mécanique et linéaire. Les événements sont produits mécaniquement par
des agents cachés, qui manipulent les hommes comme on appuie sur un bouton pour obtenir l’effet désiré. Ce trait caractéristique résulte à vrai dire de la nature même de la théorie. La « preuve » du complot réside dans son efficacité, et pour qu’il soit efficace il faut que les effets obtenus soient conformes aux intentions initiales. Paradoxalement, il y a dans cette conception une certaine inspiration rationaliste, bien qu’elle émane d’auteurs fréquemment antirationalistes. Elle postule une histoire rationnelle, caractérisée par des événements qu’il serait possible de rapporter à des causes uniques et à des actes volontaires déterminés. Xavier Rihoit remarque à ce propos que, « tissé de paradoxes, le conspirationnisme est le fait d’homme qui, d’une part, adhèrent à des vérités de foi, dogmatiques et inaccessibles à la raison, mais qui, d’autre part, ne cessent de vouloir rendre la réalité historique parfaitement transparente et les conduites humaines imparablement logiques » » (p. 3et 4).
Cette causalité mécanique, je la retrouve dans la manière dont LYO ramasse les courants de pensée très disparates qu’il évoque ausein d’une même origine: « le refus ou la haine de Dieu ». Ce qui est très symptômatique selon moi de la façon dont de nombreux sites catholiques font l’inventaire minutieux de toutes les manifestations du recul du christianisme dans notre culture, de toutes les critiques de notre Eglise dont les médias se font l’écho, de toutes les oeuvres d’allure ne serait-ce que vaguement blasphématoire ou occultiste, de toutes les persécutions de chrétiens dans des pays aussi différents que la Chine ou le Pakistant, pour, ignorant magistralement la diversité des causes de tous ces phénomènes, et des formes qu’ils prennent, de gravité très hétérogène, les rassembler en une grande vague de fond, une cause unique, qu’ils nomment la « christianophobie ».
» La théorie conspirationniste est donc avant tout une théorie antagoniste, voire négatrice du hasard et de l’aléa. Une expression typique de ce genre de littérature est précisément la formule : « Ce n’est pas un hasard si… » Non seulement toute occurrence simultanée peut être ainsi réinterprétée en termes de causalité, mais on aura aussi recours à des formes pathologiques, délirantes, de la pensée analogique. C’est ainsi que l’abbé Barruel explique la forme triangulaire de la lame de la guillotine, non par la plus grand efficacité du tranchant biseauté, mais par la volonté des révolutionnaires de donner au « couteau républicain » la forme du triangle maçonnique. Ce n’est pas un hasard, affirme dans le même esprit le dirigeant noir antisémite américain Louis Farrakhan, si les dollars portent sur leur revers un aigle surmonté de treize étoiles (correspondant aux treize Etats alliés dans la guerre d’Indépendance américaine) car, en reliant ces étoiles les unes aux autres, on obtient… l’étoile de David ! Raoul Girardet, de son côté, rapporte qu’au XIXe siècle, « une certaine presse antisémite dénoncera dans le creusement du métropolitain parisien une entreprise du complot juif visant à faire planer sur la capitale tout entière une menance permanente de destruction ». Or, la même idée est réapparue à date récente chez certains groupes extrémistes russes à propos du métro de Moscou, dont le tracé était censé reproduire des signes kabbalistiques. On constate donc une résurgence des thématiques. La négation du hasard permet ainsi d’accumuler des « preuves » qui n’en sont pas, au moyen de faits anodins réinterprétés comme autant de « marques diaboliques », c’est-à-dire de « signatures » attestant pour l’oeil exercé de la réalité du complot. « En ce sens, ajoute Xavier Rihoit, et c’est un autre paradoxe, les conspirationnistes, malgré leur traditionalisme déclaré, n’en font pas moins preuve d’une mentalité typiquement moderne : à l’instar des grandes idéologies, ils pensent que la réalité historique est intégralement déchiffrable et excluent ce dont la raison ne veut pas entendre parler : l’aléa, l’accident, l’exception, le hasard » » (p. 4 et 5).
Si le conspirationnisme des antihellfest porte souvent sur des choses bien moins graves que certains des exemples évoqués ici, les exemple y abondent de ce refus si caractéristique du hasard.
Quelques exemples marquants:
» Curieusement, on observe que le métal s’est créé, en 40 ans d’existence, des codes, des croyances, des symboliques, des rites, des icônes, un langage, des images, une rhétorique, des concerts-grands messes …bref un ensemble d’attitudes et de comportements communautaristes empreint de religiosité et dont il faut aller chercher le fondement dans cette double assertion révolutionnaire : » fais ce que tu veux sera toute la loi » et » vis pleinement ce que tu ressens en toi ». Ces 2 assertions de Anton Szandor LaVey (fondateur de l’Eglise de Satan en 1966) ont pour origine Aleyster Crowley, spécialiste de l’occultisme et de l’ésotérisme,[…]
Pas étonnant de savoir que LaVey est proche de Ron Hubbard, fondateur de la Scientologie, et qu’il a fondée l’Église de Satan le jour de la Walpurgisnacht (fête germanique supposée magique).
Pas vraiment surprenant donc de voir dans le show des Screams Awards Marilyn Manson ( nommé révérend de l’église de satan par Anton Lavey ) rendre hommage à Ozzy Ozbourne. Surnommé « le pape du metal » ,Ozzy Osbourne est l’auteur du titre « Mr Crowley » , est aussi connu pour le « Ozzfest » dont la version 2002 avait pour jaquette le dieu Pan.
Pas étonnant non plus de voir ce même Manson en compagnie cette fois d’Eminem ! » (Hellfest: le temps des dinosaures?, sur le blog du Collectif Provocs Hellfest).
« Curieusement », « Pas étonnant », « pas vraiment surprenant », « pas étonnant non plus »: cet article ne démontre rien du lien de causalité doctrinal qu’il évoque entre le satanisme d’inspiration thélémite, le metal, le Hellfest, et le rap (via Eminem). Il se contente de suggérer… et laisse l’imagination du lecteur finir le travail.
Plus anecdotique, mais vraiment trop fort: les mots utilisés l’an dernier par le Salon Beige pour relater la tentative (au demeurant stupide) de la direction du Hellfest, pour faire supprimer le blog du Collectif par son hébergeur:
« Ils ont choisi le Vendredi Saint, ce n’est pas anodin
Le collectif contre le Hellfest a reçu ce jour un courrier de Barbaud Benjamin, Président de l’association HELLFEST PRODUCTIONS, dont voici un extrait :
« vous trouverez ci-joint le courrier qui vient d’être envoyé à votre hébergeur (afin de fermer le site…), qui je suis sûr ne restera pas sans réponse. Ensuite dans un second temps nous allons sans plus tarder communiquer et informer nos festivaliers de l’existence de vos différents blogs afin qu’ils puissent eux aussi vous exprimer leur exaspération et leur mécontentement. Nul doute que votre compte messagerie risque d’exploser… »
En attendant, la pétition contre les festivaliers de l’Enfer est toujours en ligne« .
Il parait surtout évident que Ben Barbaud a profité de la vandalisation le jour même du Piss Christ et des réactions d’outrage qui ont fait suite pour contre attaquer, et qu’il n’a sans doute même pas réalisé la signification de la date pour les chrétiens. Mais ce « ce n’est pas anodin » suggère, hors de tout élément de preuve, et même de toute vraisemblance, qu’il a voulu rééditer consciemment le scandale de la Passion du Christ.
Reprenons le cours de l’analyse d’Alain de Benoist:
« Le rejet de l’aléa entraîne une extraordinaire décontextualisation. Si l’événement ne saurait relever de l’imprévu, mais atteste au contraire de la réalité d’un plan qu’on peut interpréter comme une sorte de contre-ordre naturel, c’est que le cours des choses obéit à une logique qui lui est extérieure. La conspiration engendre les événements, mais n’est atteint par aucun d’eux. Elle explique l’histoire, mais elle se tient elle-même hors de l’histoire. Le complot se définit donc, non seulement par son ubiquité, mais par sa transhistoricité. A la limite, il existe en tous temps comme en tous lieux : l’histoire manipulée par les conspirateurs n’est que la réalisation d’un projet élaboré en dehors d’elle » (p.5).
C’est cette décontextualisation qui empêche tout dialogue sérieux de s’établir avec les anti hellfest (et ce ne sont pourtant pas les métalleux de bonne volonté qui manquent, qu’ils soient cathos ou non). Les arguments glissent sur eux, et ils ne semblent retenir que ce qui contribue à leur cause. C’est ainsi qu’ils parviennent à réunir dans leurs tribunes des groupes dont l’esthétique, le rapport réel au christianisme et le discours général sont aussi différents que Black Sabbath, Blue Öyster Cult, Mötley Crüe, Judas Priest, Tankard ou les goupes de BM satanistes. Ils jugent sur les seules paroles, extraites de leur contexte. Et toute tentative d’éclairer ce dernier est purement et simplement ignorée. Ainsi, on retrouve dans l’un des billets du Collectif la phrase de Behemoth: « À mon commandement, inondez les rues de Bethléem du sang des enfants ! », dont j’avais proposé une interprétation en contexte l’an dernier, par réaction à l’utilisation malhonnête qu’en avait fait Catholiques en Campagne en 2010. Sans aucune prise en compte, aucun retour argumenté de la part des antihellfest. J’ai pourtant porté à la connaissance de certains (je ne pense pas au Collectif ou à LYO en particulier sur ce point) ce billet. De même, j’avais cité la levée de la censure dont Cannibal Corpse a fait l’objet en Allemagne ou en Nouvelle Zélande comme un argument contre l’efficacité supposée de cette dernière dans une réponse à l’argumentaire déployé par le Collectif l’an dernier. Dans un billet récent, le Collectif cite cette censure dont a été victime Cannibal Corpse, sans indiquer qu’elle a depuis été levée. Et pourtant les gens du Collectif lisent mon blog, et y interviennent à l’occasion en commentaire. Quand j’ai cité les paroles de Cremation of holiness l’an dernier, c’était le lendemain sur leur blog, parce que pour le coup ça les arrangeait.
» Il ne fait pas de doute que le succès des théories du complot provient avant tout de cette extraordinaire simplification qu’elles proposent, et c’est pourquoi la modernité, qui se caractérise notamment par une complexité de plus en plus grande des faits sociaux, constitue pour elles un terrain privilégié. Plus l’état du monde est complexe, plus la simplification radicale qu’apporte la théorie paraît salvatrice. Loin que leur caractère « total » suscite un légitime scepticisme, c’est au contraire ce caractère qui explique l’ampleur et la facilité de leur propagation. On voit par là quelles sont, pour leurs adeptes, les vertus de ce genre de théories. En expliquant, elles rassurent. Mais elles permettent aussi de faire une remarquable économie d’efforts. A quoi bon se livrer à une multitude d’enquêtes historiques, psychologiques, sociologiques pour tenter d’élucider le sens des événements et la nature du social, quand la théorie du complot permet de s’en tenir à une cause unique ? De même que la conspiration « explique » tout, à l’inverse tout « prouve » la conspiration : la multiplicité des effets est la marque même de l’unicité de la cause. A première vue, tout paraît compliqué, mais une fois la cause identifiée, tout devient prodigieusement simple ; il n’y a plus à chercher plus loin« .
D’où la grande popularité chez les catholiques de ce type de sites de dénonciation: ils permettent d’expliquer de manière simple le recul culturel du christianisme (gentils cathos persécutés par les méchants christianophobes) et de paraitre évangéliser et témoigner à peu de frais. Riposter, dénoncer, faire « campagne », ç’est beaucoup plus facile que de dialoguer: ça évite d’écouter, de chercher à comprendre, à s’informer, à se mettre à la place du contradicteur, de se laisser décentrer par et pour lui, attitudes pourtant ô combien plus authentiquement évangéliques, et ça présente bien, ça permet de se donner un petit côté héroïque à peu de frais.
» Toute la littérature conspirationniste est, par ailleurs, un discours de l’apparence. Elle repose sur l’idée que la réalité est tout autre chose que ce qui se laisse voir par le commun des mortels. On pourrait dire que le discours conspirationniste est éminemment « platonicien ». Il met en scène la « caverne » où se trouvent enfermés les naïfs et braque le projecteur sur l’« arrière-monde » où s’activent les « chefs
d’orchestre invisibles ». Ce dualisme est indispensable à la théorie. Il y a deux mondes : un monde immédiatement visible, le monde de la vie quotidienne, à la fois banal et compliqué, et il y a le monde de la coulisse, celui qui dirige le premier monde en « tirant les ficelles ». Le thème essentiel devient alors celui du codage et du décodage. Au conspirateur, qui s’emploie à dissimuler ses interventions, répond celui qui dévoile la conspiration parce qu’il sait en décoder les manifestations. L’adepte de la théorie du complot sait comment il faut décrypter. Il sait comment il faut « lire » l’histoire de l’humanité, comment il faut « traduire » ce qui s’observe en
surface, comment il faut faire pour déceler la cause cachée derrière l’événement apparent. Les événements ne sont donc pas à prendre au premier degré. Ils sont toujours autre chose que ce qu’ils paraissent être. Ils sont autant de preuves, d’indices ou de traces. Les naïfs peuvent bien s’y tromper, l’adepte de la théorie du complot, lui, a l’oeil plus exercé et plus perçant. C’est un peu, au fond, comme s’il faisait lui-même partie de la conspiration. Il combat certes l’action des grands initiés, mais il n’est pas moins initié qu’eux. Il lui faut donc se poser comme titulaire d’un savoir qui surplombe le savoir caché de ceux contre qui il se dresse. Prodigieux jeu de miroir, où transparaît le caractère proprement policier de la théorie et où le problème de l’origine de ce savoir dont se targue l’« inventeur » du complot n’est évidemment jamais posé« .
De manière analogue, les antihellfest ont une « intuition » (quoique l’exemple que je mets en lien manifeste plus de bonne volonté que la moyenne). Ils ne connaissent pas, pour la plupart, grand chose au metal, n’en écoutent pas, l’avouent plus ou moins quand on les accule. Pourtant, ils se font fort d’en remontrer sur la question aux autres cathos qui étudient le metal depuis des années et en proposent une lecture plus nuancée (comme le Père Culat), aux universitaires (comme Nicolas Walzer), et aux métalleux eux-mêmes. Ils prétendent « réinformer » leurs lecteurs sur la question, alors qu’ils n’arrivent même pas, péniblement, à se constituer pour eux-même une information basique, qui soit juste et justifiée. Ils sont tellement sûrs d’avoir identifié la cause du phénomène, la « christianophobie » qu’ils glissent sur tout, qu’ils prennent rarement en compte les critiques, qu’ils sont persuadés de manière invincible de leur bon droit, qu’on a un peu l’impression de toujours leur répéter la même chose sans vrai retour.
» Et ceci nous amène à un autre trait caractéristique des théories conspirationnistes. C’est qu’elles ne peuvent être réfutées. Dans la mesure même où elles prétendent tout « expliquer », ces théories rejettent d’emblée toute
contradiction, tout argument qu’on pourrait leur opposer, en y voyant, soit une preuve manifeste de la « naïveté » des contradicteurs, soit une simple manoeuvre des comploteurs visant à empêcher qu’ils soient démasqués. Toute contradiction, tout démenti devient alors une preuve supplémentaire de l’existence du complot. La dénégation, dûment instrumentalisée, se transforme en confirmation. Les thèses conspirationnistes, autrement dit, font un usage systématique du soupçon freudien : la dénégation confirme le symptôme. (Qui affirme avec force n’être pas intéressé par les choses du sexe confirme par là même combien il en est obsédé). L’organisation, la collectivité ou la catégorie de personnes accusée d’être au centre du complot se retrouve donc dans une situation de double bind des plus classiques : si elle avoue, c’est qu’elle est coupable ; si elle nie, c’est qu’elle est également coupable, et qu’elle cherche en plus à tromper son monde. Dans de telles conditions, la meilleure preuve de bonne volonté que puisse donner l’accusé consiste à reconnaître qu’il est
coupable. On reconnaît là le procédé psychologique caractéristique des procès de sorcellerie, prolongé à l’époque contemporaine, notamment, par les grands procès staliniens tels qu’Artur London les a décrits dans L’aveu ».
« Hell is hell », me disait encore ce matin sur facebook un catholique qui me reprochait de sous-estimer « la finesse des linguistes du Hellfest ». On pourra toujours expliquer à des antihellfest que le hellfest est avant tout un festival musical, faire l’historique des différents courants, remettre en contexte les paroles d’allure antichrétiennes. La plupart reviendront à telle ou tel parole hors contexte d’allure blasphématoire, et soit on continuera à argumenter avec eux, et ils nous soupçonnerons d’approuver tacitement le blasphème ou la « christianophobie », d’être leurs « alliés objectifs », soit on abandonnera, et ils auront le sentiment d’avoir démontré leur affaire. Et voilà comment le dialogue est plombé depuis plusieurs années, et s’enlise…
Je dois préciser, arrivé à la fin de ce parcours, que ce billet n’a pas pour but de pathologiser les antihellfest, de la même manière que les pourfendeurs de la « christianophobie » pathologisent par ce même terme toute critique du christianisme. J’estime parfaitement possible qu’on puisse trouver des arguments tout à fait recevables contre le Hellfest. J’ai discuté avec des catholiques critiques à l’encontre de ce festival ou du metal, et qui ne semblaient pas affectés par cette « mentalité du complot », comme Etienneweb ou le Chafouin. Et il arrive d’avoir des discussions vraiment intéressantes avec certains de ceux qui me semblent rentrer peu ou prou dans cette logique conspirationniste, ainsi les Yeux Ouverts. Rentrer dans ce type de conditionnement intellectuel n’est d’ailleurs pas incompatible, c’est évident, avec le fait par d’être réellement travaillé par l’Esprit et d’apporter un témoignage authentique de l’Evangile à nos contemporains. Enfin, les mêmes mécanismes sont à l’oeuvre chez des partisans de courant de pensées très différents (ils sont ainsi le pain quotidien des cathos progressistes de Golias, ou encore de différentes associations de défense de la laïcité) et même chez certains métalleux, comme le montrent un article de la Horde Noire semble-t-il désormais supprimé (évoqué dans cette interview en lien) qui voyait dans l’oeuvre du Père Culat une « infiltration » de l’Eglise catholique chez les métalleux, ou encore l’attitude de certains qui ont accusé le Collectif d’avoir monté de toute pièce la tentative de suppression du blog par la direction du Hellfest, que j’évoquais plus haut.
Et en effet, Alain de Benoist conclut son article de la manière suivante:
« On a essayé de montrer ici que ce conspirationnisme met en jeu des
mécanismes psychologiques assez spécifiques. Ces mécanismes s’enracinent euxmêmes dans des traits permanents de l’esprit humain. C’est la raison pour laquelle il y a tout lieu de penser que les théories du complot réapparaîtront toujours sous une forme ou sous une autre. Si absurdes qu’elles puissent être, leur puissance mythique les dotera toujours d’une évidente capacité de séduction« .
Simplement, et au delà de la bonne volonté de la plupart des catholiques concernés, je voulais signaler dans cet article que la contestation du Hellfest, née d’une indignation légitime dans son objet, quoique souvent mal informée, semble s’enfermer (enfer -mer)dans une logique conspirationniste, qui paralyse a priori tout débat, et menace de fausser le rapport de nombre de catholiques à la culture et à la société contemporaine. Et de tuer la nouvelle évangélisation dans l’oeuf…
Pour conclure, je ne résiste pas à la tentation de citer le « Collectif pour un festival respectueux de tous », qui cite lui-même l’évangile de Marc (comme quoi on a quand même quelques références communes):
« Que celles et ceux qui ont des oreilles entendent ! » 😉