Les liens entre une partie de la recherche universitaire sur l'ésotérisme et l'activisme d'extrême-droite.

Retour sur la polémique autour de Hans Thomas Hakl.

AIGREURS SATANIQUES

3/5/202630 min read

1 - Le 15 juillet 2025, la revue à comité de lecture Aries, publiée par la European Society for the Study of Western Esotericism (ESSWE), et dont le rédacteur en chef est Egil Asprem, sort un numéro spécial consacré aux “politiques d’extrême-droite et à l’étude de l’ésotérisme”.

L’éditorial, coécrit par Egil Asprem et Julian Strube, rappelle le contexte international de cette publication, c’est-à-dire l’accession au pouvoir un peu partout dans le monde de l’extrême-droite, et le recul des libertés publiques. La recherche sur l’ésotérisme a un petit rôle à jouer dans l’explication de ce phénomène, mais aussi le “devoir” de discerner sa propre part de responsabilité dans ce phénomène.

Il rappelle que si l’extrême droite n’est pas un bloc cohérent, sa croissance et sa dissémination sont le fruit du travail de réseaux transnationaux, souvent désignés sous l’étiquette de “nouvelle droite”, dont les principales stratégies sont la reformulation des positions d’extrême-droite sous l’étiquette “conservatisme” et l’ambition “métapolitique” de décaler l’ensemble du monde culturel, y compris universitaire, vers des thématiques d’extrême-droite. Celles-ci ont notamment été développées dans le sillage de l’héritage intellectuel de Julius Evola. Sa popularité actuelle en tant que “penseur clé” de la “droite radicale” est le résultat d’un gros travail d’édition, de traduction, de popularisation des milieux d’extrême-droite, qui l’ont euphémisé comme une icone contre-culturelle, voire un adversaire conservateur du fascisme et du nazisme. Et c’est là que la recherche sur l’ésotérisme a joué un rôle qui doit être examiné de manière critique. En effet, depuis 1990, l’étude universitaire de l’oeuvre d’Evola s’est souvent faite en collaboration avec des “parties prenantes” de l’extrême-droite, qui ont pu l’orienter dans des directions “trompeuses et tendancieuses”, avec l’arrière-pensée de légitimer académiquement celle-ci.

L’éditorial se concentre en particulier sur le cas de Hans-Thomas Hakl, sans doute le plus influent interprète d’Evola, tant dans les milieux d’extrême-droite qu’universitaires, dont les liens avec des personnalités de la nouvelle droite avaient déjà été relevés par Horst Junginger en 2008, et qui a par ailleurs facilité la publication de traductions en Allemagne de travaux de recherche sur l’ésotérisme par des éditeurs d’extrême-droite. Asprem et Strube relèvent que la réaction des chercheurs n’a pas été de prendre leurs distances mais de s’engager dans des démonstrations “malavisées” de loyauté, l’exemple le plus significatif étant la publication en 2023 d’un numéro spécial à la gloire de Hakl de la revue à comité de lecture Religiographies, dirigé par Marco Pasi, qui non seulement esquive les implications politiques de son travail, mais le défend contre ses critiques, principalement à l’aide de deux arguments:

Ces critiques seraient l’expression d’un biais anti-ésotérisme influencé par l’idéologie de la “gauche radicale”. Ce récit, qui vise principalement l’école de Francfort, surestime l’influence des intellectuels de gauche, souvent eux aussi regardés avec suspicion par les autorités, après-guerre, sous-estime le sérieux avec lequel beaucoup d’entre eux ont abordé la question de l’ésotérisme, comme démontré par l’un des articles du numéro d’Aries, et détourne l’attention de l’extrême-droite vers l’extrême-gauche, en imitant par ailleurs un discours présent de longue date dans la première.

Ces critiques relèveraient de la culpabilité par association. Asprem et Strube concèdent qu’il est fallacieux de déduire les convictions d’une personne de certaines de ses fréquentations, mais décèlent deux problèmes dans l’argument de Marco Pasi suivant lequel les attaques formulées contre Hakl ne trouveraient aucun fondement dans ses écrits mais relèveraient de la pure culpabilité par association. 1) la stratégie de l’extrême-droite, dont l’interprétation par Hakl d’Evola, consiste justement à dissimuler ses vrais positions en les reformulant avec des termes mieux acceptés, par exemple en se revendiquant “conservatrice” ou “ethnopluraliste”. 2) la question importante n’est pas de déterminer qui est ou non d’extrême-droite ou fasciste, mais d’identifier les réseaux à l’oeuvre dans la recherche de respectabilité de celle-ci, et les collaborations universitaires qu’elle construit. L’accusation de “culpabilité par association” n’est pas une bonne objection car “l’association est précisément le problème” (souligné par les auteurs).

Contre une autre affirmation de Pasi, les auteurs soulignent que les chercheurs de l'ESSWE dans leur ensemble ne sont pas coupables de ce types d’associations, mais que refuser de les mettre en lumière et de les critiquer comme telles traduit un “manque de sang-froid” susceptible de porter préjudice à l’intégrité du champ tout entier.

2 - Parmi les contributions de ce numéro spécial, on trouve un article de Peter Staudenmaier, malheureusement pas en accès libre et que je n’ai donc pas pu lire, qui s’attache à montrer comment différents interprètes d’Evola, dont Hakl, ont déformé les liens entre ésotérisme et politique dans son oeuvre pour la faire apparaître plus respectable, un article de David Marino et Milan Reith qui montre que, contrairement à un récit diffusé entre autres par Hakl, la trajectoire d’Evola n’était ni “apolitique” ni “métapolitique”, mais relevait plutôt d’un “collaborationnisme ésotérique”, et un autre de Moritz Maurer examine la réception d’Evola dans l’Allemagne nazie, plus diverse et favorable qu’on ne l’a dit. Mais l’article qui a véritablement mis le feu aux poudres dans le monde de la recherche académique sur l’ésotérisme ces derniers mois est celui, particulièrement long, de Julian Strube, intitulé “l’ésotérisme, la Nouvelle Droite, et la recherche universitaire”.

La première partie de son article s’attache à monter l’importance de la référence à Evola dans la formation, depuis les années 1950, de la Nouvelle Droite. Il rappelle qu’Evola s’inscrit dans un mouvement ésotérique, le Traditionalisme, qui se caractérise par son rejet de la modernité, et qui regarde de haut les formes d’ésotérisme liées à celle-ci, comme le New Age, même s’il peut les instrumentaliser stratégiquement. Il effectue ensuite la généalogie, en Allemagne et en France notamment, de la stratégie de la Nouvelle Droite, qui passe par la manipulation du langage, l’investissement d’”espaces prépolitiques” et ce que Stéphane François a appelé “les stratégies d’euphémisation”, au travers notamment du concept d’ethnopluralisme. Le commentaire critique par l’identitaire Martin Sellner de l’attaque du Bundestag d’août 2020, qui mobilise des références à Guénon et Evola, est un exemple de la pénétration des idées ésotériques du traditionalisme dans les milieux issus de la Nouvelle Droite. Strube montre ensuite l’importance de la référence à Evola dans l’extrême-droite allemande.

La deuxième partie commence par s’intéresser à la dissémination des idées d’Evola, et montre les liens entre l’extrême-droite italienne et le GRECE d’Alain de Benoist, qui collabore aussi avec Douguine, y compris dans le cadre des activités de la revue dirigée par des universitaires Politica Hermetica. Notant l’essor rapide de la pensée d’Evola dans l’extrême-droite allemande d’après-guerre, il en attribue une partie importante de la responsabilité à son traducteur, Hans-Thomas Hakl, homme d’affaire et chercheur amateur, qui tout en collaborant étroitement avec des représentants d'e la Nouvelle Droite, cherche à distancer Evola de l’étiquette fasciste qui lui est accolée, en développant deux arguments: 1) en rappelant l’intérêt d’auteurs extérieurs à l’extrême-droite pour sa pensée et 2) en compartimentant ses propos les plus ouvertement antisémites, racistes et extrémistes et en cherchant à les isoler du reste de son oeuvre. Tout en étant édité par des maisons d’extrême-droite, Hakl minimise l’invocation d’Evola en Italie par des terroristes d’extrême-droite, en l’attribuant à des contresens. Sa condamnation dans certains textes du “totalitarisme” est rhétorique, et s’appuie sur la distinction evolienne entre l’Etat totalitaire qui impose l’ordre et la hiérarchie par la force, et l’Etat organique dont les membres reconnaissent leurs place dans une hiérarchie d’origine transcendante et sacrée. Strube souligne également le caractère fallacieux de certaines tentatives de Hakl de construire une opposition idéologique entre Evola et le nazisme. Ainsi, la répression par le régime nazi de certains membres du groupe la Révolution Conservatrice, proche d’Evola, n’enlève rien à leur grande proximité idéologique avec celui-ci, et s’ils ont pu critiquer, comme Evola, certaines formulations des racismes fasciste et nazi, c’est au nom d’un racisme et d’un antisémitisme non moins virulents.

C’est la troisième partie qui donne à l’article sa teneur hautement polémique, parce qu’elle met nominativement en cause la responsabilité de plusieurs universitaires particulièrement prééminent dans le champ. Il s’intéresse tout d’abord à l’historien et musicologue Joscelyn Godwin, qui collabore depuis les années 1990 à différentes conférences et périodiques d’extrême-droite, dans lesquels il s’est dit à plusieurs reprises ouvertement favorable à Evola, et a formulé le souhait que l’essor des études universitaires sur l’ésotérisme occidental, à la suite notamment des efforts d’Antoine Faivre à l’EPHE, permette de redécouvrir sa pensée et d’unir ses adeptes, bien que “l’université ait été livrée après-guerre aux mains de la gauche politique”. Godwin est un ami proche de Hakl, et a loué une villa qui devint le cadre d’une série de rencontre, intitulées “Palladian Academy”, inspirée des célèbres rencontres d'Eranos, et auxquelles Hakl participait. Pasi, dans le numéro spécial de Religiographies, mentionne qu’il y a également assisté et qu’il y voit une terre nourricière pour l’émergence du champ de la recherche sur l’ésotérisme et ce qui a fait germer l’idée de l’ESSWE, éditrice de la revue Aries, qui est née en 2005. Hakl a participé au bureau éditorial d’Aries et en a été correspondant en Autriche. Il a également rendu possible la traduction en allemand par un éditeur d’extrême-droite de livres de Godwin, Pasi et Nicholas Goodrick-Clarke. Strube s’intéresse ensuite à la manière dont, dans les années qui ont suivi la création de l’ESSWE, un récit a été construit selon lequel la recherche sur l’ésotérisme aurait un ennemi qui serait l’École de Francfort. Le “marxisme culturel” destructeur qui la caractériserait est un vieux thème dans les milieux d’extrême-droite, mais c’est dans les pages d’Aries qu’en 2009, Hakl se lamente de l’arrêt de la publication de la revue Antaios, dirigée de 1959 à 1971 par Jünger et Eliade, et à laquelle Evola a contribué, en l’attribuant à l’influence universitaire hégémonique supposée de l’École de Francfort. Il prolonge cette critique par deux articles sur d’autres supports qui dénoncent une campagne néo-marxiste contre l’ésotérisme, en s’en prenant tout particulièrement à Adorno et à Lukács (qui n’est pas membre de l’École de Francfort) en caricaturant et en déformant ces deux auteurs, et en ignorant que tous les membres de l’École de Francfort n’étaient pas aussi hostiles à l’ésotérisme. Toujours en 2009, l’alors président de l’ESSWE, Wouter Hanegraaff, dans son discours inaugural, conteste tout liens entre recherche universitaire sur l’ésotérisme et l’extrême-droite, cite Goodrick-Clarke et Hakl en exemples, et reprend à son compte la rhétorique de ce dernier sur le supposé anti-ésotérisme de l’École de Francfort. Cette hostilité se retrouve dans un texte de 2023. Strube rappelle qu’Asprem et lui-même avaient déjà mis en garde contre les dénonciations rhétoriques, toutes droites sorties des culture wars, du “postmodernisme”et autres, en 2021, dans l’introduction de l’ouvrage collectif New Approaches to the Study of Esotericism (en accès libre). Si certains chercheurs ont saisi cette occasion d’une remise en question du champ, d’autres y ont résisté. Le numéro spécial de Religiographies est un exemple de cette seconde tendance. Le responsable éditorial de ce numéro, Marco Pasi, y indique que si l’on veut étudier l’extrême-droite, des contacts personnels avec certains de ses représentants, qui parfois produisent eux-mêmes des travaux de recherche valables, sont inévitables, et que ce qui compte, c’est la qualité critique du travail universitaire produit à la fin, “indispensable” pour “contester et dissoudre les fausses prétentions de ces idéologies”. Sauf que lorsque l’on examine les activités et les propos attestés de Godwin et Hakl, ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit mais d’une collaboration amicale de longue durée dans un contexte explicitement idéologique. De même que les tentatives de minimisation de l’engagement politique de Hakl occultent ses efforts pour introduire l’oeuvre de Julius Evola auprès de l’extrême-droite allemande. L’important ici n’est pas de déterminer les intentions secrètes de tel ou tel mais de mettre en évidence des réseaux d’influence et de collaboration qui ont des conséquences pour la recherche sur l’ésotérisme. Et si la qualité critique d’un travail universitaire est l’aune à la mesure duquel on doit le juger, alors le numéro spécial de Religiographies est un échec, en particulier lorsque dans sa propre contribution, Wouter Hanegraaff qualifie les graves distorsions auxquelles Hakl soumet son matériel de recherche d’”herméneutique de la générosité”. Strube qualifie cette démarche d’”herméneutique du confort”.

Il conclut sur la place de la Nouvelle Droite dans la situation internationale actuelle, et sur la place qu’occupe la pensée d’Evola dans son idéologie. Il juge évident qu'elle doit être étudiée, et qu’il est nécessaire d’interagir avec certains de ses promoteurs. Mais la collaboration de longue date dont il est question ici est profondément problématique, et doit pouvoir être remise en cause.

3 - Le 24 juillet 2025, Mark Sedgwick, en sa qualité de spécialiste reconnu du traditionalisme, publie sur son blog Traditionalists un billet intitulé “Davantage de recherche sur Evola”, dans lequel il rend compte, entre autres publications récentes, du numéro spécial d’Aries. Il examine un par un les articles qui portent sur Evola, et de manière générale, loue leur intérêt et leur qualité générale. Concernant la contribution de Strube, il reconnait que c’est sans doute de manière excessive que beaucoup de chercheurs se sont fiés aux recherches de Hakl, lui-même inclus, même s’il ajoute pour sa défense que pendant longtemps, il n’y avait pas grand chose d’autre sur Evola, et que la plupart de ses travaux sont de qualités. Concernant la troisième partie du texte qui met directement en cause plusieurs chercheurs, il estime qu’elle va trop loin, et que Strube ne parvient à démontrer de manière convaincante, concernant Hanegraaff et Pasi, “aucune collaboration, aucun impact ni aucun manque de rigueur scientique” (graissé par lui). Il revient en fin de billet sur l’éditorial d’Asprem et Strube, pour marquer son désaccord, et écrit que les errements d’Hakl ne devraient pas conduire à condamner le champs entier de la recherche sur l’ésotérisme occidental.

Egil Asprem répond dans les commentaires en sa qualité de rédacteur en chef d’Aries, en réfutant qu’il y ait de la part des auteurs une intention de condamner le champ, auquel il participe lui-même depuis près de vingt ans, dans son intégralité, mais que ses membres ont la responsabilité d’examiner de manière critique les liens et collaborations avec les milieux militants d’extrême-droite, bien mis en évidence par l’article de Strube.

Wouter Hanegraaf réagit également, quoique de manière indirecte, sur son propre blog.

Le 26 juillet 2025, il y publie sa conférence inaugurale de la rencontre 2009 de l’ESSWE, mise en cause explicitement par Strube, en indiquant en préambule que l’argument qu’il y développe lui parait avec le recul “hautement pertinent aujourd'hui, et peut-être encore plus pertinent que jamais”. Il y ajoute cependant un certain nombre de notes, avec l’indication “ajout 2025”, et dans un cas sur lequel je reviendrai plus bas “ajout 2026”. Dans l’une de ses notes, il mentionne en la qualifiant d’”excellente” la réévaluation négative par Peter Staudenmaier du travail de Hakl sur Evola, et mentionne également le travail nuancé d’Ansgar Martins sur la réception de l’ésotérisme dans l’École de Francfort, mais dans une autre note, conclusive, il écrit, en référence aux accusations, selon lui gratuites, de “crypto-fascisme” portées par certains contre les chercheurs sur l’ésotérisme:

"This trend has unfortunately continued after 2009 and would even seem to be experiencing a revival in recent years. Here I merely mention the phenomenon, while refraining from mentioning names, for several reasons. Firstly, this updated publication of an old lecture would not be the place for engaging in polemics against authors or online sources that have much more recently become active. Secondly, I won’t lend assistance to bad actors by further spreading their defamatory content. Thirdly, the worst offenders simply do not deserve to be given serious credit, in my opinion, especially if they engage in conspiracy narratives built on non sequiturs and the well-known repertoire of rhetorical tricks to suggest guilt-by-association. It should go without saying (but again, may nevertheless need to be repeated) that it remains perfectly legitimate to criticize scholars who commit real offenses, such as racist rhetoric or any other ways of spreading hate against groups or individuals."

Ce qui, de manière transparente, indique le peu de cas qu’il fait du débat ouvert par Asprem et Strube. Il est vrai que ce n’est pas leur première passe d’arme avec lui. En 2021, ils avaient déjà exprimé un certain nombre de reproches à son égard, dans la newsletter de l’ESSWE, à l’occasion de la sortie de New Approaches to the Study of Esotericism, dont certaines contributions et en particulier celle d’Asprem peuvent se lire comme une critique de fond des grandes orientations de son propre travail de recherche. Il s’en était défendu dans un billet du 29 mars 2021. En juillet 2025, il ajoute à ce billet le postscriptum suivant:

"[POSTSCRIPT 3 (July 2025). Unfortunately, and to my great disappointment, the page has not been turned and perhaps will never be. The same pattern of hostile allegations and false narratives has been continuing in a whole series of recent articles by Strube about global history of religion and esotericism. I’ve corrected the most important factual distortions in footnotes of my new book Esotericism in Western Culture, while avoiding personal invectives or polemics. After publication of that book, an article by Strube in Aries about esotericism and far-right politics (supported by an editorial co-signed by Asprem) now tries to add new fuel to these polemics while also taking them into new directions. It seems to have been sparked by a special issue of Religiographies, including my own contribution, which visitors of my blog are welcome to read and evaluate for themselves. The only point on which I want to insist here is that my critique of the Critical Theory of the Frankfurt School (see Esotericism and the Academy, 312-314; Esotericism in Western Culture, 185-189) was not adopted from Hans Thomas Hakl, as suggested by Strube, but is based on my own independent research and explicitly grounded in my broader argument about rejected knowledge and “internal eurocentrism” (which Strube chooses to ignore). I quoted a statement by Hakl simply because I agree with it, not because it is the source of my argument.]"

4 - Le 28 janvier 2026 parait une nouvelle livraison de la revue Aries. Au sommaire de celle-ci, un article coécrit par Mark Sedgwick et Francesco Piraino, en leur qualités de rédacteurs en chef de Religiographies, et intitulé “politiques d’extrême-droite et recherche sur l’ésotérisme”, s’efforce de répondre aux accusations d’Asprem et Strube. Cet article, ainsi que les répliques de ces deux derniers, étaient initialement réservés aux abonnés, et a récemment été mis en accès libre, ce qui, dans le cadre d’un débat qui intéresse très au delà des seuls départements d’université, est une excellente décision.

Après avoir cité certains reproches de Strube, ils indiquent que le numéro spécial de Religiographies a été décidé à l’occasion du don par Hakl de sa bibliothèque privée de plus de 50 000 ouvrages qui portent sur la religion et l’ésotérisme à la fondation Georgio Cini, qui publie Religiographies. Ils insistent néanmoins sur leur entière indépendance éditoriale, ainsi que sur celle de la revue. Il ne s’agissait donc pas, à leurs yeux, de démontrer leur loyauté envers Hakl, mais de célébrer cette importante donation privée à la recherche publique, en commençant, avant d’approfondir le contenu du fonds légué, de commencer par l’étude de l’oeuvre du donateur. Ils regrettent que l’article de Strube ait occulté cet élément de contexte, à leurs yeux important, et écartent l’accusation possible de conflit d’intérêt: le don était porté à la connaissance du public, et le processus de recension par les pairs s’est effectué normalement. De même, les ambiguïtés politiques d’Hakl n’ont nullement été esquivées mais ont été évoquées dans plusieurs articles du numéro, dont ceux de Francesco Baroni et Marco Pasi. Ils révèlent qu'Asprem et Strube avaient été invités à contribué au numéro pour faire entendre leurs critiques, mais qu'ils ont décliné.

Ils discernent ensuite plusieurs problèmes dans l’article de Strube. S’ils reconnaissent sans problème l’importance idéologique d’Evola pour la Nouvelle Droite, ils estiment qu’il exagère le rôle des chercheurs sur l’ésotérisme dans la diffusion et la dissémination de l’oeuvre de celui-ci, et que les seuls exemples démontrés sont Hakl et Godwin. La participation du premier à diverses rencontres d’extrême-droite est mentionnée sans citer les justifications qu’il y a apportées. Les auteurs indiquent que ce sont les deux seuls chercheurs du champ qui ont contribué à la diffusion d’Evola, et que les autres exemples d’universitaires traditionalistes qui l’ont promu, depuis Ananda Coomaraswamy à aujourd’hui, appartiennent ordinairement aux champs des études islamiques et de la philosophie. De même que chacun connait des étudiants qui sont des “fans” d’Evola, mais qui n’ont aucune influence sur le champ, et que plein de chercheurs de plein de disciplines s’intéressent à Evola et au traditionalisme sans avoir de liens personnels avec la Nouvelle droite. Il contestent l’argument avancé par l’éditorial d’Asprem et Strube sur la culpabilité par association: “l’association est le problème”. De leur point de vue de chercheurs, elle ne suffit pas: Sedgwick y joint habituellement l’examen des idées partagées et, idéalement, de leur transmission visible, et Piraino utilise une approche socio-anthropologique qui se concentre sur l’audience et les conséquences sociales de l’association. L’amitié en elle-même ne démontre rien: la mise en oeuvre d’une stratégie doit être démontrée. Selon eux Strube se concentre davantage dans son article sur les individus que sur les réseaux, et quand bien même l’association serait significative dans l’analyse des seconds, elle ne démontre rien sur les sympathies des premiers, d’autant que Hakl a longtemps été incontournable dans l’étude d’Evola. Si le désaccord entre chercheurs est normal et sain, les insinuations de Strube, suivant lequel Pasi “obscurcirait” dans son article la nature des relations entre Hakl et la Nouvelle Droite, et, de manière moins grave, que la critique par Wouter Hanegraaf de l’École de Francfort reprendrait de manière non critique le “récit polémique” de l’extrême-droite, contreviennent selon eux à la courtoisie professionnelle. Ils concluent qu’il n’a pas démontré de compromissions substantielles entre le champs de la recherche sur l’ésotérisme et la Nouvelle Droite, mais qu’il a surtout dénigré gratuitement certains des représentants prééminents du premier.

Dans sa réplique, intitulée "Des diversions, un héritage contesté et des intentions cachées", Egil Asprem estime que l'article de Sedgwick et Piraino constitue un exemple des réticences d'une partie du champs de la recherche sur l'ésotérisme à faire l'inventaire de ses relations avec l'extrême-droite, et soulignent qu'ils ne répondent pas aux faits présentés par l'article, "copieusement annoté", de Strube mais attaquent sa personne. Il ironise sur leur "exégèse avancée" de son emploi du pluriel ou encore du mot "obscurcir" pour discerner ses intentions supposées. Il revient sur le contexte respectif des numéros respectifs d'Aries et de Religiographies: une étude d'ensemble des imbrications entre "l'industrie Evola" et la recherche sur l'ésotérisme dans le premier cas, et la célébration d'un don effectué par Hakl dans le second. Ce conflit d'intérêt public démontre à la fois qu'il s'agit de deux genres de publications différents, et pourquoi la première est si nécessaire. Il confirme que Strube et lui-même, après que le processus de recension par les pairs ait pris fin, ont reçu un courriel de Piraino leur demandant des conseils pour équilibrer l'éditorial. Ils ont alors indiqué que ni les articles ni celui-ci ne semblaient donner le contexte politique de l'engagement de Hakl, et ont ferment conseillé de le corriger en ce sens. Après discussion avec Pasi et Sedgwick, Piraino leur a alors proposé d'écrire un article de dernière minute, et ils ont effectivement refusé, parce que les conditions ne leurs paraissaient pas satisfaisantes et parce qu'à l'époque (donc 2022) ils n'avaient pas fait de recherches suffisantes sur Hakl. Six mois après, le numéro a été publié et ils constaté l'ajout ça et là de quelques mentions du contexte politique, qu'ils supposent suscitées par leur courriel. Asprem les examine une par une, et montre qu'elles ont surtout pour objectif de minimiser l'engagement politique de Hakl, même si Pasi y reconnait que les milieux d'extrême-droite cherchent souvent à nouer des relations avec les universitaires pour se légitimer. Il souligne le contraste entre l'article de Sedgwick et Piraino, qui s'en prend à ce que Strube impliquerait et non à ce qu'il dit, et la démarche "quasi positiviste" de celui de ce dernier. Il énumère ensuite à nouveau toutes les questions soulevées par les choix de collaborations de Hakl, et cite la justification de ce dernier: il travaille avec des éditeurs d'extrême-droite parce qu'ils lui ont "expressément demandé". Il rappelle que le travail de Hakl a contribué en Allemagne, d'une part à nourrir la quête de légitimation et d'euphémisation de l'extrême-droite, d'autre part à y politiser la perception de l'ésotérisme, ce que n'a guère arrangé la traduction par Hakl de chercheurs comme Goodrick-Clarke, Pasi ou Godwin. On peut donc considérer que les activités de Hakl ont causé du tort à la réputation du champ, et qu'une partie du remède consiste à les examiner de manière critique.

Dans sa propre réplique, intitulée "A propos de la calomnie des critiques et de la qualité de la recherche universitaire", Strube estime que son article est défendu par ses propres mérites, mais souhaite revenir sur deux aspects de la réponse de Piraino et Sedgwick. Il rappelle tout d'abord les réactions sur leurs blogs respectifs de Sedgwick et Hanegraaff, que j'ai détaillées ci-dessus. Il note que Hanegraaff, lorsqu'il publie sa conférence de 2009 sur son blog omet un élément de contexte important: l'organisateur a rejeté une contribution de Hakl. Il estime qu'elles montrent que l'opportunité d'une autocritique n'a pas été saisie, et que lui ont été préférés la construction de récits trompeurs, l'argumentation sélective et la calomnie, ce qui illustre une compréhension différente de la sienne des standards professionnels du champ. Il relève ensuite que Sedgwick et Piraino critiquent sa méthodologie tout en jugeant que le numéro de Religiographies satisfait aux plus hauts standards académiques. Il rappelle l'éloge qu'y fait Hanegraaff de "l'herméneutique de la générosité de Hakl", et que le contraste entre cette démarche et celle du précédent numéro d'Aries ne pourrait être plus fortement soulignée. Il estime que le champ de la recherche sur l'ésotérisme se situe à une croisée des chemins, qui déterminera de manière durable la façon dont son objet y est abordé et dont lui-même sera perçu de l'extérieur.

5 - Dans un article de blog daté du 2 février 2026, Mark Sedgwick rend compte de ces développements récents. Il résume sa propre contribution avec Piraino, en expliquant que la critique de Strube ne concerne véritablement que deux auteurs à la retraite, Godwin et Hakl, et n'a pas de réelles conséquences sur le champs dans son ensemble. Il concède à Asprem que Hakl a sans doute contribué à une perception politisée du champs en Allemagne, et juge que c'est "malheureux", mais que "la perception n'est pas la réalité" (!!!). Il estiment que les désaccords entre les deux parties sont peut-être superficiels. Il écrit ensuite que la réplique de Strube porte principalement sur Hanegraaff et ne répond pas véritablement à l'accusation de culpabilité par association. Il conclut en estimant que le débat ne constitue pas tant une croisée des chemins mais de l'opinion de tel ou tel sur Hanegraaff.

Ce dernier rajoute deux notes sur son blog:

La première sur l'article de 2021:

"[POSTSCRIPT 4 (February 2026). Responding to a critique by Mark Sedgwick and Francesco Piraino of Strube's and Asprem's contributions in the most recent issue of Aries, Strube now states that "the opportunity for a (self-)critical academic debate has not been taken. Instead, we observe the construction of misleading narratives, selective disclosure of or response to facts, distraction from facts and arguments, and the vilification of critics" ("On the Vilification of Critics and Quality of Scholarship: A Critical Juncture in the Study of Esotericism and Far-Right Politics," Aries 26 [2026], 144). For the record, the fact is that neither Strube nor Asprem ever responded (either in writing or in person) to my point-by-point refutation of their allegations in the present blog article. Thus it seems clear that, in spite of my attempt at opening a dialogue, "the opportunity for a (self)critical debate has not been taken" either by Strube or by Asprem. Instead, what we can observe, at least in Strube's case, is indeed an ongoing "construction of misleading narratives, selective disclosure of or response to facts, distraction from facts and arguments, and the vilification of critics." "

La seconde sous celui de 2025:

"[Add 2026. As part of an ongoing personal vendetta (the ultimate reasons for which are still unclear, at least to me) Julian Strube recently responded to the present updated version of my 2009 speech by stating that I failed to disclose its context, i.e. "[Thomas] Hakl's rejection by the organizer of the conference in Strasbourg - a context without which the motivation behind the speech appears in a different light" ("On the Vilification of Critics and Quality of Scholarship: A Critical Juncture in the Study of Esotericism and Far-Right Politics," Aries 26 [2026], 143). The actual problem was not the fact that Hakl's abstract was rejected but, rather, the fact that the congress organizer chose to reject it unilaterally, without consulting the other members of the scientific committee (which included myself). I did not mention this background for two simple reasons: firstly because the decision-making process in a scientific committee is supposed to be confidential, and secondly because I wanted to avoid any public controversy about a respected colleague. I re-established normal collegial relations with the congress organizer a long time ago, and while I did disagree with her actions at the time, I bear her no grudge of any kind. Therefore I would have preferred to remain discreet about this matter, but Strube's response leaves me no other choice than to point out "for the record" what actually happened. In the shortest terms, this was not a matter of "defending Hakl" but of respecting standard legal procedures that are designed to protect all ESSWE members against arbitrary decisions]. "

Les commentaires du second billet de Sedwick deviennent quelques semaines l'objet d'un véritable champs de bataille, caractérisé par l'anonymat systématique des critiques. Le premier compare le billet à un communiqué de la Maison Blanche. Un commentateur ne semble pas trouver la dimension politique particulièrement pertinente, mais rapproche les problèmes méthodologiques qu'il perçoit dans l'oeuvre de Hanegraaff de ceux du travail d'April Deconick, plutôt considérée à gauche. Un autre commentateur, qui rappelle le minutieux travail sur les faits de l'article de Strube et qui estime que les précédents commentaires détournent des enjeux, engage une longue controverse avec Sedgwick, en énumérant les nombreux passages du numéro de Religiographies à la gloire de Hakl. Il exprime sa déception personnelle à l'encontre de Sedgwick, qu'il tenait jusqu'ici en haute estime. Il estime que les contributeurs protègent Hakl et font passer leurs amitiés personnelles avant leur responsabilité morale et leurs standards académiques. Sedgwick minimise à nouveau, et réduit la polémique à des désaccords sur des propos de Hanegraaff sur l’École de Francfort. Un autre commentateur juge que les propos sur "la culpabilité par association", la liberté intellectuelle ou la "neutralité" esquivent la vraie question, qui est celle de la responsabilité méthodologique et éthique. Un long commentaire reproche à Sedgwick d'esquiver le fond des critiques, et s'étonne qu'un spécialiste de l'extrême-droite comme lui semble ignorer des procédés comme la décontextualisation ou les polémiques à propos de Hakl qui existent depuis vingt ans. Sedgwick répond qu'il défend surtout Pasi et Hanegraaff, et que l'extrême-droite est un domaine très large dont il ne connait pas tout. Un autre commentateur apporte une précision de contexte: la Fondation Georgio Cini a été financée en 1951, par Vittorio Cini, une personnalité fasciste de premer plan. Il n'en déduit rien sur les orientations actuelles de la Fondation. Un précédent commentateur revient à la charge et met à présent explicitement en cause la bonne foi de Sedgwick, qui répond que la discussion ne mène nulle part et qu'il va à présent fermer les commentaires. Marco Pasi réagit, et reproche aux critiques, qui sont manifestement des collègues de son champs, d'intervenir anonymement et de potentiellement dissimuler des conflits d'intérêts. Hanegraaff abonde dans son sens et estime que dans une société ouverte on ne peut pas se réfugier "lâchement" dans l'anonymat. Un premier commentaire rappelle que l'université n'est pas un terrain où tout le monde joue à égalité, et que pour des non titulaires, critiquer à visage découvert peut avoir de lourdes conséquences pour leurs carrières. Il réfute également l'accusation de conflit d'intérêt, mais remercie Sedgwick pour laisser la contradiction s'exprimer sur son blog sans censure. Un second commentaire portent un certain nombre d'accusations personnelles contre Marco Pasi dont la plupart sont, pour le coup, censurées. Sedgwick annonce la fermeture définitive des commentaires. Je tente ma chance et rédige un commentaire où j'exprime mon soutien, en tant que non universitaire et membre "emic" de la communauté ésotérique, pour la position d'Asprem et de Strube, et que j'ouvre sur la situation à mon avis comparable du champs des nouveaux mouvements religieux, que je développe ci-dessous. Sedgwick me remercie mais refuse de publier mon commentaire.

Mes remarques:

  • Comme indiqué, je ne suis pas universitaire. J'exerce la profession de secrétaire administratif dans la fonction publique française. Mon diplôme le plus élevé est une maîtrise de philosophie (équivalent M1) obtenue en 1999 et fort rouillée. J'ai eu une première période d'intérêt pour l'ésotérisme quand j'étais étudiant, à partir de fin 1997, qui a duré jusqu'au début des années 2000. Vers 2005, je me suis (re)converti au catholicisme. J'ai apostasié et suis devenu sataniste en 2016, suite à une grave crise de foi due principalement à la Manif pour tous, ce qui m'a conduit progressivement à me ré-intéresser à l'ésotérisme. J'ai détaillé dans un billet en 2024 cet aspect de mon parcours.

  • Lors de ma première période d'intérêt en 1997, je n'avais pas internet et je devais me contenter de ce qu'il y avait à l'époque dans les librairies françaises. Et en exagérant un tout petit peu, disons que pour ce qui concerne les courants récents, il y avait intérêt à ce que j'aime Guénon (ou Steiner, ou Gurdjieff, ou éventuellement l'Omraam Aïvanhov). Ce n'était pas le cas, et ça a conduit à m'éloigner progressivement. Politiquement, sans avoir de pensée particulièrement approfondie, je suis très à gauche, sans doute encore dans une veine réformiste et libérale, mais avec une assez forte influence anarchiste. Et j'avais perçu dès l'époque la quasi hégémonie en France de la Nouvelle Droite dans les publications sur l'ésotérisme, parfois même celles universitaires. Je me souviens par exemple de la collection Qui Suis-Je? de l'éditeur Pardès, cofondé par l'évolien Philippe Baillet, cité plusieurs fois par Strube dans son article. J'étais alors très mal à l'aise.

  • M'intéresser à l'ésotérisme en 2016, avec l'accès à internet, la possibilité de commander en ligne en anglais, et un état de la recherche universitaire plus varié et développé, m'ont donné une vision plus large et nuancée du milieu. Je m'intéresse principalement au satanisme, aux néopaganismes et au thélémisme, courants qui incluent aussi de fortes composantes d'extrême-droite, mais où celle-ci ne me parait pas hégémonique. Cela dit, je pense qu'il y a, notamment en France, une perception des courants ésotériques et des spiritualités alternatives qui les relient à l'extrême-droite. Je souhaite défendre sur mon blog les courants et auteurs/trices ésotériques politiquement situés à gauche. j'ai un billet en cours d'écriture sur le sujet, qui me prend beaucoup de temps de réflexion, et qui n'est pas pour tout de suite.

  • Je n'ai pas d'opinion personnelle particulièrement tranchée sur les intervenants. J'ai lu et apprécié le premier livre de Segwick sur le traditionalisme et celui de Pasi sur Crowley, de même que de nombreux livres et articles de Hanegraaff, tout en déplorant la proximité personnelle de celui-ci avec Introvigne (j'y reviens). J'ai aussi lu et résumé un article de Strube, et lu plusieurs articles d'Asprem, ainsi que The Problem of disenchantment, que j'ai trouvé très intéressant, mais dont j'ai noté la tonalité sceptique, qui ne cadre pas forcément avec ma propre perspective. J'avais lu aussi en 2021 plusieurs articles de New Approaches to the Study of Esotericism et la réaction de Hanegraaff, et remarqué dès cette époque les tensions de part et d'autres.

  • Sur le fond, de mon point de vue de spectateur extérieur mais personnellement concerné par le sujet, j'estime que Strube et Asprem ont indiscutablement raison, et j'estime que pas un, mais je dis bien pas un seul des arguments qui leur sont opposés ne sont convaincants. Bien plus, je pense qu'il traduisent un malaise qui est ressenti depuis la naissance du champ par beaucoup de ses observateurs extérieurs, et que j'avais moi-même éprouvé à la fin du siècle dernier. Je note qu'il sont tous les deux titulaires de leur poste, et je soupçonne, même si je tiens à souligner qu'il s'agit d'une pure spéculation de ma part, qu'ils expriment le sentiment d'une part beaucoup plus importante de leur génération de chercheurs et chercheuses, encore pour la plupart sur des postes précaires. La rubrique commentaire du second billet de Sedgwick me parait à cet égard très révélatrice.

  • Une coïncidence intéressante: j'ai publié le 4 juillet dernier, juste avant la polémique, un billet qui critiquait ce qui constitue à mes yeux les compromissions de certains catholiques de gauche avec des acteurs et discours d'extrême-droite, dans le cadre de feue la revue Limites, en déplorant moi aussi les défenses et les esquives qui se concentrent sur les questions de personnes plutôt que de mettre en lumière les réseaux. Il ne s'agit pas d'accuser personne d'être secrètement d'extrême-droite, et je ne crois pas par exemple que Hanegraaff et Pasi le sont, mais d'interroger les implications politiques de certaines collaborations, au delà de la question des amitiés personnelles qui peuvent exister. Moi aussi, j'ai eu droit à des réactions très négatives de certaines personnes citées, qui ont publié sur des réseaux sociaux des interprétations très déformées de mon billet, sans le citer, et m'ont répondu dans un cas directement par des reproches personnels plutôt qu'avec des arguments de fond.

  • Les défenses qui dénoncent l'anonymat ou le pseudonymat des critiques devraient être systématiquement bannies de la vie publique, et leurs auteurs couverts de honte, a fortiori quand ils s'expriment d'une position sociale et/ou professionnelle favorisée. Tout le monde ne joue pas égalité dans l'agora, et l'anonymat (qui n'est bien sûr jamais total et qu'il est toujours possible de lever dans le cadre d'une procédure judiciaire en cas d'abus flagrant) est souvent la garantie de la liberté d'expression, voire de débats authentiques et approfondi. Il est également de plus en plus indispensable dans nos sociétés de moins en moins ouvertes, et de moins en moins protectrices des libertés individuelles. Ce qui renvoie au débat de fond: protéger ces sociétés ouvertes impliquent de bannir systématiquement toute forme de complaisance avec l'extrême-droite ou de minimisation des actions de ses acteurs.

  • Une autre des raisons qui m'ont il y a un quart de siècle de l'ésotérisme est le débat sur les sectes. Je suis sataniste en France, et en tant que membre d'un nouveau mouvement religieux, je suis moi-aussi très critique des associations "antisectes" historiques et de la Miviludes. Mais je me soucie des victimes. Et il ne m'est pas possible de cautionner le caractère systématique et inconditionnel du soutien par certains universitaires de nouveaux mouvements religieux, quand bien même ceux-ci font l'objet d'accusations concordantes et crédibles de nombreux anciens membres ou ont été condamnés pénalement (par exemple des organisations rattachées à l'Église de scientologie en France pour escroquerie aggravée dans les années 2010), comme par exemple Massimo Introvigne et plusieurs de ses collaborateurs du CESNUR. Un chercheur n'est ni un juge ni un procureur, mais il n'est pas non plus un avocat. Ce n'est pas son rôle. Il y a donc à mon avis aussi un grand ménage à faire dans le champ des nouveaux mouvements religieux, connexe de celui de l'ésotérisme, et dont les dérives bien connues jouent à mon avis lourdement dans sa perception extérieure. Quand je lis par exemple le travail de Joseph Laycock sur le Temple Satanique, dont j'ai été membre, et la manière dont il me parait déformer lourdement certains événements dont j'ai été le spectateur direct, par exemple en réduisant le schisme de l'ensemble des groupes européens en 2018 au seul chapitre officiel britannique, ou en passant complètement sous silence dans son exposé sur l'affaire Mary Doe, les importants témoignages collectés sur un site par les anciennes dirigeantes du chapitre de Saint Louis, à part une allusion dans une note de fin de chapitre, je ne suis guère optimiste quant à l'évolution de ce champ.

  • Stéphane François, cité comme source par Strube dans son article, est parfois critiqué à gauche pour sa collaboration apparente avec certains acteurs d'extrême-droite locaux, par exemple Christian Bouchet, figure historique de la Nouvelle Droite et ancien nationaliste révolutionnaire, proche de Douguine et son principal promoteur en France. Leur participation à une nouvelle revue, Cosmos, consacrée à l'examen des relations entre ésotérisme et politique et promue par certains membres des milieux sceptiques, a provoqué un mini scandale, et poussé par exemple la youtubeuse Elisabeth Feytit à retirer son soutien. [Ajout du 8 mars 2026: Christian Bouchet m'a transmis sur Twitter les remarques suivantes: "Je viens de lire votre papier. Vous me citez, in fine, comme ayant une collaboration avec Stéphane François. La vérité est que je l'ai rencontré uniquement deux fois dans ma vie (la dernière devant bien remonter à vingt ans) et que nous n'avons jamais collaboré. J'ajouterai que je ne suis pas "une figure historique de la Nouvelle Droite" car je n'en ai été membre que très peu de temps (de l'été 1986 à janvier 1989). Je ne suis pas non plus un "ancien" nationaliste révolutionnaire mais un actuel.". J'appelle figurer dans le sommaire du même numéro d'un même revue consacrée aux relations en ésotérisme et extrême-droite collaborer. Je prends bonne note du reste, même si j'ajoute que Nouvelle Droite me parait avoir une signification plus large que la seule appartenance au GRECE.]