Marcello Truzzi: zététique, pseudo scepticisme et sociologie de l'occulte.
Article initialement publié le 26/11/2025 sur https://esoterisme.substack.com/p/marcello-truzzi-zetetique-pseudo
ÉSOTÉRISME, CULTURE ET POLITIQUE
2/1/202612 min read


Marcello Truzzi (1935-2003) était un sociologue d’origine danoise, mais qui a vécu l’essentiel de sa vie aux États-Unis, co-fondateur du CSICOP (Committee for the Scientific Investigation of Claims of the Paranormal), avec Paul Kurtz, philosophe et l’un des auteurs en 1975 d’une tribune de 186 scientifiques contre l’astrologie, intitulée “Objections to Astrology” (et qui s’est elle-même attirée l’ironie du philosophe des sciences Paul Feyerabend dans un texte célèbre 1 ).
Truzzi prend la responsabilité éditoriale d’un journal rattaché à ce collectif, initialement intitulé The Zetetic et plus tard renommé The Skeptikal Enquirer.
Il ne tarde cependant pas à rompre avec le CSICOP. En effet, il s’aperçoit que sa conception du scepticisme est incompatible avec celle des autres collaborateurs de l’association et du journal.
In 1991, he told The Times: “The key problem is that the journal is far more interested in discrediting and debunking than in inquiring. It tries to appear to be the voice of objectivity and rationality and fair play, but really it’s very much an advocacy journal for the Establishment.”2
En effet, Marcello Truzzi souhaitait que des partisans du paranormal puissent collaborer à la revue et au CSICOP, ce à quoi s’opposaient fermement les autres membres, notamment le vulgarisateur Martin Gardner, et il fut poussé vers la sortie. Le scepticisme qu’il défendait était un agnosticisme méthodologique, qui attendait des partisans du paranormal des preuves scientifiques de leurs prises de positions, mais qui ne les excluaient pas par principe. Alors que les autres membres du CSICOP joignaient à leur perspective scientifique un refus philosophique de la possibilité du paranormal. Le directeur exécutif du CSICOP, Lee Nisbet, tint ainsi les propos suivants dans le magazine Science en 1977:
We feel it is the duty of the scientific community to show that these beliefs are utterly screwball. 3
Truzzi édite entre 1981 et 1987 une nouvelle revue, the Zetetic Scholar4, qui intègre elle des parapsychologues à son comité éditorial5.
Il distingue entre sa variété de scepticisme, qu’il nomme zététique, et celle des débunkeurs à la manière du CSISOP, qu’il nomme “pseudo scepticisme”, et qui ironiquement est plus proche de ce qu’on a l’habitude en France, depuis Henri Broch, de nommer la zététique:
Critics who assert negative claims, but who mistakenly call themselves “skeptics,” often act as though they have no burden of proof placed on them at all, though such a stance would be appropriate only for the agnostic or true skeptic. A result of this is that many critics seem to feel it is only necessary to present a case for their counter-claims based upon plausibility rather than empirical evidence. Thus, if a subject in a psi experiment can be shown to have had an opportunity to cheat, many critics seem to assume not merely that he probably did cheat, but that he must have, regardless of what may be the complete absence of evidence that he did so cheat and sometimes even ignoring evidence of the subject’s past reputation for honesty. Similarly, improper randomization procedures are sometimes assumed to be the cause of a subject’s high psi scores even though all that has been established is the possibility of such an artifact having been the real cause. Of course, the evidential weight of the experiment is greatly reduced when we discover an opening in the design that would allow an artifact to confound the results. Discovering an opportunity for error should make such experiments less evidential and usually unconvincing. It usually disproves the claim that the experiment was “air tight” against error, but it does not disprove the anomaly claim. 6
Comme je l’indiquais dans le premier post de ce Substack, l’historien de l’ésotérisme Egil Asprem7, dans un article de 2021, estimait que le travail sociologique de Marcello Truzzi offrait des perspectives éclairantes sur certaines difficultés actuelles de la recherche universitaire sur l’ésotérisme. Il détaille celles-ci, ainsi que celles offertes par le travail d’autres sociologues des années 1970 comme Colin Campbell (1940-) et Edward Tiryakan (1929-2025), dans un article de 20238.
Il commence par réfuter deux critiques de fond adressées par Wouter Hanegraaff au travail de ces sociologues:
Celui-ci serait réductionniste et anti-ésotérisme:
L’accusation de “réductionnisme” consiste à reprocher aux sociologues mis en cause de privilégier l’explication des phénomènes ésotériques et/ou religieux en termes humains, matériels ou sociaux, plutôt que de se cantonner aux termes dans lesquels se présentent ces phénomènes (la position “religionniste” également critiquée par Hanegraaff), ou de suspendre tout jugement dans une prise de position métaphysiquement neutre (la perspective “empirique” que revendique Hanegraaff). La réponse d’Asprem est de dire qu’il ne voit pas en quoi cette approche “réductionniste” est un problème.
L’accusation d’anti-ésotérisme semble reposer sur la participation de Truzzi au CSICOP. Cependant, et comme nous l’avons vu plus haut, celui-ci a très rapidement rompu avec l’hostilité de principe de cette organisation au paranormal et à l’ésotérisme pour tenter d’établir les bases d’un dialogue entre scientifiques sceptiques et parapsychologues, et a ouvertement critiqué le pseudo scepticisme des débunkeurs.
La conception qu’il se fait de l’occulte en terme de déviance intellectuelle et religieuse serait anhistorique et mènerait à “des anachronismes et des distorsions”:
Il s’agit pour Asprem de l’accusation la plus sérieuse. Cependant, il estime qu’une lecture attentive des auteurs concernés suffit à l’infirmer. Truzzi, ainsi, qui préfère parler de discours “anomaux” (pas “anormaux”: “anomaux”) plutôt que “déviants”, les conceptualisent comme des constructions analytiques multiformes qui ont pour fonction d’aider à comprendre les interactions qu’ont certaines revendications de savoirs entre elles et avec différents facteurs sociaux, et leur évolution au fil du temps et des changements sociaux. Sa conception de la déviance “invite l’historicisation” plutôt qu’elle ne l’occulte. Tiryakan ne fait pas non plus de la déviance une caractéristique essentielle de l’occulte, mais la conçoit comme un trait secondaire qui résulte de la relégation de certains savoirs dans l’“underground” par des facteurs historiques contingents. Il considère également l’”occult revival” des années 1960 et 1970 comme un phénomène socioculturel significatif susceptible de transformer la culture dominante.
Asprem présente ensuite cinq principes de recherche communs à ces sociologues:
I) La distinction Establishment/Underground: cette distinction en elle-même est un universel de toutes les sociétés. Dans le contexte actuel, l’occulte fait partie de l’underground socio-culturellement déviant.
II) Le rejet de la “deprivation thesis”: un constat empirique constant est que la majorité des occultistes se trouvent parmi les classes moyennes éduquées.
III) L’affirmation du caractère socialement significatif de l’occulte: quoique déviant sur le plan socio-culturel, il est capable de transformer les valeurs de ses acteurs et d’avoir des effets sociaux significatifs, qu’il convient de théoriser.
IV) “L’”occult revival” du milieu du siècle dernier n’est pas un évènement unique”: les idées habituellement reléguées dans l’underground réapparaissent de façon récurrentes au cours de l’histoire dans la culture dominante. La recherche historique sur ces épisodes est une nécessité.
V) “L’Underground joue un rôle crucial dans l’innovation culturelle”: il est un agent de changement et de renouvellement, particulièrement en temps de crise.
Asprem note que Truzzi se focalisait plus particulièrement sur l’attraction de masse de l’occulte et ses interactions avec la culture populaire, plutôt que sur ses aspects élitistes, qu’il ne niait pas pour autant.
La partie la plus longue de l’article est ensuite consacrée à l’énumération des bénéfices qu’une lecture constructive de la sociologie de l’occulte peut apporter aux discussions actuelles sur l’ésotérisme comme savoirs rejetés:
I) L’historicité et les caractéristiques substantielles de l’ésotérisme:
Ce point s’attarde tout particulièrement sur Truzzi, et souligne qu’il cherche moins à définir l’occulte qu’à rechercher comment l’étudier, au travers de cinq questions: 1) qu’est-ce qui est affirmé être connu par les croyances occultes, quelle est leur substance? 2) Quelles sont les sources des discours sur l’occulte: qui prétend le connaître, qui l’étiquette ainsi et pour quelles raisons? 3) De quelle autorité se réclament les promoteurs de l’occulte, comment justifient-ils leurs prétentions? 4) Quelle est la source du savoir occulte, où, et dans quelles conditions est-elle obtenue et comment les croyances qui l’ont pour objet se maintiennent dans le temps? 5) Quelle est la fonction de l’occulte, qu’est-ce qu’il apporte dans la vie de ses tenants? Asprem note que les deux dernières questions sont actuellement trop peu explorées. Il souligne également que contrairement à la plupart des chercheurs actuels, Truzzi ne s’intéresse pas seulement à l’historicisation de l’occulte mais à sa dimension socio-cognitive, et aux caractéristiques qui font que certains types de savoirs sont plus que d’autres susceptibles d’être qualifiés d’occultes. La croyance anomale est un critère nécessaire mais pas suffisant pour cela: Truzzi distingue entre anomalies générales (des évènements ou des croyances que la plupart des personnes dans une culture données considèreraient étranges ou incroyables, qui ne sont pas toujours vues comme “occultes: par exemple le mariage entre personnes de même sexe a longtemps été vu comme déviant sans avoir aucun rapport avec l’ésotérisme) et théoriques (qui requiert un entrainement ou des connaissances spécialisées pour être perçues comme telles. Inversement, des évènements perçus comme anormaux par le grand public peuvent être considérés comme normaux par des experts), entre objets anomaux (ovnis9, yéti…) et processus anomaux (influence des astres, complots…), et enfin entre anomalies isolées (la croyance simple aux ovnis d’origine extra-terrestre) et intégrées (la même croyance mélangée à des théories du complot, de l’archéologie mystérieuse, du channeling etc.). S’il estime les distinctions de Truzzi “sous théorisées”, Asprem pense qu’elles peuvent inspirer une analyse plus fine et précise des “savoirs rejetés” qu’actuellement.
II) La signification sociale des savoirs rejetés:
Ce point ne porte pas sur Truzzi mais sur le fonctionnalisme structurel de Tiryakan, qui parle plus volontiers de “culture ésotérique” que d’occulte. Asprem reconnait les limites des définitions et du modèle explicatif de celui-ci, mais souligne l’intérêt de sa tentative, influencée tant par France Yates que par la théorie sociale parsonnienne, de comprendre la culture ésotérique comme un “sous-système latent” de la société occidentale, un paradigme culturel alternatif dans lequel celle-ci peut puiser pour se renouveler, au travers des arts, des modes de vie, des visions du monde etc et éviter la stagnation sociale: “dit simplement, l’occultisme est bon pour la santé à long terme de la société”.
III) L’organisation sociale des savoirs rejetés:
Dans ce point, Asprem présente rapidement le concept, développé par Colin Campbell, de “milieu cultique”, c’est-à-dire “la somme des systèmes de croyance déviants et non orthodoxes considérés tout ensemble avec leurs pratiques, institutions et personnels”, qui ne se résume pas à une “poubelle” non structurée de savoirs rejetés, mais qui vit au travers d’un réseau d’individus, d’organisations à petite échelle et de d’éditeurs au sein duquel ceux-ci sont partagés et développés, et où prospère une attitude de “sympathie et de support mutuels” entre des systèmes culturels disparates dans leur effort commun pour se légitimer face à l’”orthodoxie” perçue, attitude qui suscite une structure commune de moyens de communication (journaux, conférences, éditeurs etc.), qui elle-même finit par produire des pressions envers ses acteurs vers le syncrétisme de leurs croyances et pratiques déviantes. Ce milieu nait lui-même en réaction à la production par la société d’autorités centralisées dans les domaines de la connaissance. Une dernière caractéristique de ce milieu cultique, dans le contexte de la civilisation occidentale actuelle, est l’emphase sur l’expérience individuelle subjective.
Asprem utilise d’une part ce concept de milieu cultique, et d’autre part les notions, développées par Truzzi, de “mobilité de la crédibilité “ et de “hiérarchies occultes” pour modéliser la différenciation interne dans ce milieu et à sa marge, par exemple comment l’hypnose s’est dissocié de la parapsychologie qui a elle-même pris ses distances par rapport à l’astrologie ou au spiritisme.
Il conclut l’article par trois remarques:
Il observe que la majorité des savoirs rejetés sont simplement oubliés au fil du temps, et que ceux qui sont réactivés par l’underground, qu’il redéfinit comme “une toile de transactions sociales qui se situent hors du contrôle des institutions qui ont le pouvoir, dans une société donnée, d’imposer des sanctions données”, le sont dans le cadre d’objectifs stratégiques individuels qui mélangent à d’autres enjeux au sein de celui-ci. Il prend l’exemple d’Éliphas Lévi, dont l’usage des sources occultes médiévales et renaissantes qu’il invoquait était remarquablement sélectif et superficiel, mais faisait sens dans les milieux socialistes utopistes dans lesquels il évoluait dans la première partie de sa vie10.
Il convient de ne pas confondre la distinction Establishment/Underground avec la notion de privilèges de classe (beaucoup d’occultistes ou de parapsychologues sont membres de classes dominantes) ni le premier avec le mainstream (l’occulte peut devenir “cool”, justement du fait de son opposition perçue à l’institution, et mainstream).
Il souligne l’importance dans la diffusion et l’évolution de l’ésotérisme, et plus largement des transformations culturelles et religieuses, des réseaux de transmission de la connaissance, et notamment des bouleversements technologiques en leur sein, en proposant par exemple de considérer les cinq transitions majeures qui suivent et leurs effets: 1) l’invention de l’écriture à l’Antiquité et l’apparition des papyrus magiques, 2) l’émergence des techniques d’impression au XVème siècle et la circulation des pamphlets, 3) l’industrialisation de l’impression et l’universalisation de l’éducation au XIXème siècle et la diffusion de journaux et périodiques propres aux milieux subversifs, par exemple ceux socialistes français où l’occultisme est né, 4) l’apparition de la photocopie dans les années 1950 et l’émergence des fanzines et 5) la naissance d’internet dans les années 1990 qui a incarné à ses débuts l’underground.
Les cinq dimensions (questions) de l’occulte de Truzzi évoquées plus haut constituent un modèle particulièrement éclairant, une fois détachées de la notion d’”occulte” trop limitée analytiquement, pour analyser ces problèmes, une fois reformulées en les termes suivants:
Comment les individus rencontrent, interagissent avec et répandent les savoirs considérés?
Où se situe le savoir désiré, par quel moyen technologique est-il disséminé, et qui possède cette technologie et y a accès?
Quel est le contenu du savoir ainsi répandu?
Existe-t-il des sanctions(sociales, légales, professionnelles…) mises en places contre ces savoirs s’ils sont détectés, et si oui, quelles sont-elles, par qui sont-elles infligées et pourquoi? Si non, le savoir est-il encore considéré come déviant et si oui par qui?
Celles et ceux qui recherchent ce savoir le considèrent-elles et ils comme déviant, et come une entrave ou un avantage? Comment est-il légitimé dans leurs réseaux? Quel fonction a-t-il aux yeux de celles et ceux qui le recherchent et le développe?
Toutes ces questions devraient permettre, non seulement d’avoir une vision beaucoup plus précise et détaillée de comment les savoirs ésotériques se construisent, mais aussi de pourquoi ils continuent de se répandre et de croître avec une telle vitalité.
1 The Strange Case of Astrology, 1990. Le texte est à la suite d’Objections to Astrology dans le lien hypertexte que j’ai inséré.
2 Propos rapporté dans l’article nécrologique du Los Angeles Times (11 février 2003): “Marcello Truzzi, 67; Professor Studied the Far-Out From Witchcraft to Psychic Power”.
3 Idem
4 5 numéros sont consultables gratuitement sur ce site: http://tricksterbook.com/truzzi/ZeteticScholars.html
5 “Ce mélange d’ouverture et de rigueur se traduit notamment par un comité éditorial composé de plusieurs parapsychologues célèbres (Robert Morris et Charles Tart)”: https://www.metapsychique.org/le-zetetic-scholars-en-ligne/
6 Marcello Truzzi, the Zetetic Scholar, #12-13, 1987: https://www.anomalist.com/commentaries/pseudo.html
7 Il convient de souligner que Egil Asprem, dans son livre The Problem of Disenchantment: Scientific Naturalism and Esoteric Discourse, 1900 - 1939 (SUNY Press, 2014), qui est une version retravaillée de sa thèse de doctorat, exprime une position sceptique sur la parapsychologie dans son ensemble qui semble plus “dure” que celle de Truzzi. Il consacre à l’histoire de celle-ci les chapitres 7, 8 et 9 et estime que, même dans l’approche expérimentale et statistique de Joseph Banks Rhine (1895-1980), dont il juge que la popularité est essentiellement due à des raisons idéologiques et financières, elle a échoué à produire un modèle de recherche recevable scientifiquement: “The apologists of parapsychology may be right that an “irrationnal” animosity based on paradigmatic “incommensurability” has been driving some of the resistance towards their field, but it is, nevertheless, the failure to produce a paradigm supportive of progressive normal science that constitute parapsychology’s most fundamental problem” (p. 414).
8 “On the Social Organization of Rejected Knowledge: Reassessing the Sociology of the Occult”, In: Esotericism and Deviance / [ed] Manon Hedenborg White; Tim Rudbøg, Leiden: Brill Academic Publishers, 2023, p. 21-57
9 Ou UAP comme on dit maintenant: https://www.cite-espace.com/actualites-spatiales/la-nasa-va-se-pencher-sur-les-uap/
10 Sur la relation entre la naissance de l’occultisme et les milieux socialistes français du début du XIXème siècle, la référence citée par Asprem est: Julian Strube (2016) Socialist religion and the emergence of occultism: a genealogical approach to socialism and secularization in 19th-century France, Religion, 46:3,359-388, DOI: 10.1080/0048721X.2016.114692