Quelques remarques sur le coming out de Mgr Charamsa...
Article initialement publié le 03/10/2015 sur https://aigreurs-administratives.blogspot.com/search?updated-max=2015-10-07T01:34:00%2B02:00&max-results=7
AIGREURS ADMINISTRATIVES 2.0
2/1/20265 min read
Or donc, Monseigneur Charamsa, prêtre polonais, Monsignore (et non évêque), théologien, membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi et secrétaire adjoint de la Commission théologique internationale, a choisi, à la veille du synode sur la famille, de faire son coming out:
"Le père Krysztof Olaf Charamsa, 43 ans, membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi (l’ex-Saint-Office, organisme romain chargé de veiller à la cohérence de la doctrine), a révélé être homosexuel et avoir un compagnon, samedi 3 octobre, afin que, sans « attendre encore cinquante ans », « l’Eglise ouvre les yeux face aux gays croyants et comprenne que la solution qu’elle propose, à savoir l’abstinence totale et une vie sans amour, n’est pas humaine »." (Le Monde, "le coming out d'un prêtre polonais provoque la colère du Vatican")
Cette intervention a presque été immédiatement condamnée par le porte-parole du pape, le père Lombardi s.j.:
"Le Vatican n’a pas tardé à sanctionner l’homme d’Eglise, jugeant ce coming out« très grave et irresponsable » à la veille de l’ouverture du synode. « Evidemment, Mgr Charamsa ne pourra plus continuer à assurer ses fonctions précédentes auprès de la Congrégation pour la doctrine de la foi », ajoute le Vatican dans un communiqué. L’Eglise catholique précise que son statut de prêtre, qu’il pourra difficilement conserver après avoir reconnu vivre en couple avec son partenaire, sera discuté par les supérieurs hiérarchiques de son diocèse." (idem)
Quelques remarques à chaud de ma part, qui sont essentiellement une compilation de tweets et de statuts facebook publiés aujourd'hui (je sais, je vous fait perdre des minutes de votre vie que vous ne récupérerez plus jamais à lire deux fois la même chose. Je suis maléfique, mais à force de me lire, vous devriez le savoir):
- Objectivement, il a pris un risque (j'espère) assumé en mettant le Vatican dos au mur, et politiquement, Lombardi et le pape n'ont guère le choix, s'ils ne veulent pas complètement faire dérailler les débats du synode et radicaliser la frange conservatrice. A moyen terme, ce coming out peut libérer la parole des prêtres homosexuels et avoir des des conséquences bénéfiques, mais compte tenu de l'enjeu immédiat du synode, la colère de Lombardi peut se comprendre. Il est possible que ce coming out fragilise la position du pape face à ses critiques traditionnalistes. Mais le coup est joué et on verra bien.
- J'exprime cette inquiétude tout en étant conscient que je parle en tant que laïc hétérosexuel, citoyen d'un pays relativement ouvert au fait de l'homosexualité, observateur distant de la vie institutionnelle de l'Eglise, à propos de la vie d'un prêtre homosexuel, ressortissant d'un pays très conservateur sur les questions religieuses et de moeurs, qui est au coeur des coulisses vaticanes et qui vient de décider, avec un courage indiscutable, de sacrifier sa notoriété académique, son statut ecclésial et sa profession au nom de ce qu'il croit juste. Autant dire que je ne suis pas dans le registre de la condamnation ferme.
- Je note par ailleurs que son choix semble largement motivé par la situation intérieure de l'Eglise polonaise, dont je m'étais, de manière il est vrai béotienne, inquiété dans mes deux blogs: ici, et là.
- J'espère au moins qu'on ne fera pas grief à un théologien important de la congrégation pour la doctrine de la foi de ne "pas avoir compris" l'enseignement si subtil et secrètement merveilleux de l'Eglise sur l'homosexualité.
- Je note que certains insistent sur l'idée que son renvoi serait dû à la rupture de son célibat sacerdotal, sans réel rapport avec son homosexualité. Sans nier que sa rupture de célibat consacré constitue formellement au regard de l'Eglise une faute, ce n'est pas vraiment ce qui ressort selon moi de la déclaration du Père Lombardi, mais je m'en voudrais trop de montrer les éléments de langage pour ce qu'ils sont. Parce que bien sûr, s'il a jugée "grave et irresponsable" cette déclaration à la veille du Synode, c'est à cause du célibat des prêtres qui n'est pas à l'ordre du jour de ce synode. Mais après tout, la "Vérité" TM , ça ne sert qu'à dénoncer le "relativisme moral"...
- Sur le rapport célibat sacerdotal/ homosexualité: se pose à mon avis la question de la différence des vocations, selon qu'on soit hétérosexuel ou homosexuels, reconnues comme possibles par l'Eglise: quand le seul choix canoniquement possible est celui du célibat , le choix de la continence dans le célibat a-t-il le même sens pour un séminariste ou un novice homosexuel que pour un autre hétérosexuel ? Et peut-on, quand on est un catholique respectueux du magistère et sans balayer devant sa propre porte, faire grief à quelqu'un de ne pas avoir assumé jusqu'au bout un choix qui lui a été presenté comme le seul viable:, celui, au delà du sacerdoce, du célibat dans la continence ? Ce prêtre a tenté de joué le jeu des possibilités autorisées par l'Eglise pour vivre une vie de foi sainte. La réalité en a jugé autrement. L'essentiel de la remise en question ne devrait pas à mon sens lui incomber. Et il me paraît donc malaisé de soutenir que le non respect du célibat n'a dans cette affaire aucun rapport avec l'homosexualité du prêtre concerné, et, surtout, avec le regard de l'Eglise sur l'homosexualité, qu'en tant que théologien il connait bien..
- Cette question de la rupture du célibat sacerdotal, dans ce contexte de coming out homosexuel, ne renvoie pas seulement au discernement vocationnel, mais également à des questions de théologie morale. Dans la grâce ( mariage ou sacerdoce) comme dans le péché (rupture d'un engagement en principe définitif et pris en connaissance de cause), homos et hétéros semblent être soumis, dans le discours de l'Eglise et des fidèles, à des régimes différents. Je ne crois pas contraire à l'Evangile de considérer que le péché (en l'occurrence la rupture d'un célibat sacerdotal) n'annule pas la valeur d'un témoignage qui engage une vie toute entière. Le message est brouillé, c'est dommage, mais il s'agit là encore, et comme toujours, de séparer le bon grain de l'ivraie, dans la vie des "pécheurs" comme dans celle des présumés "justes". Et il me semble voir beaucoup de bon grain dans son témoignage .
- Quoiqu'il en soit, et si je comprends que des catholiques espérant du synode plus d'ouverture envers les relations homosexuels puissent être inquiets des retombées politiques et ecclésiales de ce coup d'éclat, il peut aussi contribuer à libérer la parole d'autres prêtres homosexuels vis à vis de leur hiérarchie. Un peu à la manière -pardon pour la comparaison- dont le coming out de personnalités américaines a largement contribué à normaliser l'homosexualité dans l'espace public américain. Puisque le coup est joué, et quelles que soient nos objections au for interne, faisons tout, ensemble, pour qu'il porte le plus de fruit possible.
- Et espérons, suivant une expression en vogue ces dernières semaines dans les milieux catholiques, que "ça ira mieux demain"!
