Manifeste pour un véritable satanisme romantique.
AIGREURS SATANIQUES
7/30/202690 min read
Cet article est vraiment extrêmement long (40 pages A4!). Pour faciliter la lecture et pour permettre de l’imprimer et de le lire sur papier, j’ai créé une version pdf disponible ci-dessous.


Quand j’ai apostasié en 2016 mon ancienne foi catholique, deux de ses composantes ne m’ont particulièrement pas manqué: la Tradition, et la fascination pour la doctrine qui est issue de l’interprétation de celle-ci et de la “Parole de Dieu” (les évangiles) par le magistère de l’Église catholique: les discussions infinies autour de leurs nuances et de leurs sinuosités. Le satanisme est une religion qui n’a que quelque décennies d’existence, quasiment encore à l’état d’enfance, avec des contenus relativement simples. Et j’ai découvert à l’époque que j’aimais la simplicité.
Cela dit, si elle ne se confronte pas aux difficultés d’application qu’elle rencontre, et qu’elle n’apprend pas du choc de la confrontation au réel, des dissidences et des contradictions frontales, la simplicité a vite fait de se transformer en simplisme, voire, pire, en dogmatisme. Et il faut bien dire que ce mal mine la plupart des dénominations satanistes (oui, le satanisme a des dénominations: j’y reviens plus bas).
Remarque: à l’échelle individuelle, on trouve des satanistes, souvent isolés, qui réfléchissent beaucoup, mais clairement pas les (relativement) grandes organisations.
Lassé (encore) par la sclérose intellectuelle et les guerres intestines de mon actuelle religion, je me suis remis moi-même à réfléchir et j’ai tenté de formaliser et de développer ce que j’entends personnellement par “satanisme”: les raisons pour lesquelles j’ai choisi de cesser de cheminer à la suite du Christ pour m’identifier à son “Adversaire” et certains de ses disciples, forts divers et hétérogènes au demeurant.
L’une des sources de mon intérêt initial pour le satanisme, quand j’étais encore étudiant il y a une trentaine d’année, outre le metal et les jeux de rôles, réside dans ma découverte du satanisme romantique, et notamment du Mariage du Ciel et de l’Enfer de William Blake et de La Fin de Satan de Victor Hugo. Je vais donc commencer ce long texte par un double retour aux sources, autobiographique, et aussi aux origines de ce qui n’était pas encore le satanisme religieux, en m’intéressant à la réhabilitation littéraire du diable par divers poètes et poétesses de la fin du XVIIIème siècle et du siècle suivant. Puis j’exposerai mes griefs contre les deux principales organisations satanistes athées. Et enfin j’exposerai en sept points ce que je considère aujourd'hui comme le contenu intellectuel et spirituel de “mon” satanisme.
Sommaire:
I) Définition du satanisme romantique
II) Satanisme romantique et satanisme contemporain: grandeur du premier, bassesse du second p.8
Le Temple Satanique: l’athéisme sceptique et rationaliste est-il une religion?
La “codification” par l’Église de Satan du satanisme et la prétendue impossibilité du satanisme romantique
III) Principes directeurs d’un satanisme religieux réellement romantique
Mon satanisme romantique refuse le statu quo
Mon satanisme romantique s’oppose au christianisme
Mon satanisme romantique n’idéalise pas la figure de Satan: il l’accepte avec ses défauts, et rejette le réalisme moral
Mon satanisme romantique est mythologique et spirituel
Mon satanisme romantique est méthodologiquement optimiste, et utopique
Mon satanisme romantique unit la révolte métaphysique et la critique politique
Mon satanisme romantique explore les marges et écoute les opprimés
IV) Quelques textes cités
I) Définition du satanisme romantique
Le satanisme romantique désigne initialement un courant littéraire, qui est né en dans les années 1780-90 en Angleterre, du cercle d’intellectuels et d’artistes radicaux rassemblés autour de l’éditeur Joseph Johnson (1738-1809) et qui consiste principalement dans une tentative de réhabilitation de la figure de Satan. Selon l’historien du satanisme Ruben Van Luijk, cette réhabilitation est double, et dirigée à la fois contre le rôle que la mythologie chrétienne donne à ce personnage, et contre l’enterrement de première classe et la relégation au rang des superstitions qui lui ont été conférés par le rationalisme des Lumières. La référence centrale de cette réhabilitation est une relecture du Paradis perdu (1667) de John Milton (1608-1674), qui, contre les intentions explicites de ce dernier, y exalte la rébellion de l’ange déchu Lucifer, réapproprié, à l’époque des révolutions démocratiques, comme un symbole politique.
Le spécialiste de la littérature romantique Peter A. Schock considère que ce projet de réhabilitation a été rendu possible par la forte baisse de la croyance en l’existence littérale du diable. Cependant, et comme le note Van Luijk, l’utilisation métaphorique de Lucifer par ce courant n’est pas (toujours du moins) qu’une simple prolongation du scepticisme des Lumières. Du point de vue des Romantiques, l’artiste, singulièrement le poète, a un rôle comparable à celui d’un prêtre ou d’un prophète. L’imagination, qui est son instrument, ne se réduit pas à leurs yeux à une simple faculté d’invention, détachée de la pesanteur du réel, mais est remplie de connotations d’inspiration néo platoniciennes et hermétiques: elle est ce qui donne accès aux Idées platoniciennes, c’est-à-dire à la réalité ultime. La reformulation des mythes par l’écriture poétique n’est pas juste une œuvre de fiction, mais la tentative d’exprimer, par un langage qui contourne les limites du discours rationnel, des vérités d’ordre surnaturel. Comme Van Luijk le remarque, William Blake, dans Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, fait dire au prophète Ezéchiel, lors d’un dialogue avec Isaïe: “we of Israel taught that the Poetic Genius (as you know call it) was the first principle and all the other derivative”.
Quelques auteurs importants liés à ce courant ou inspirés par lui:
William Godwin (1756-1836), considéré comme un précurseur de la pensée anarchiste, et son épouse l’autrice féministe Mary Wollstonecraft (1759-1797), participaient aux dîners organisés par Johnson en sa demeure. Le premier acquit la célébrité en 1793 avec la parution de son essai Enquiry Concerning Political Justice and its Influence on Modern Morals and Manners. Ce livre comporte entre autres choses une relecture du poème de Milton, dans laquelle, selon Schock, Godwin opère un filtrage idéologique de tous les aspects négatifs de Satan dans le Paradis Perdu (son autoritarisme, son orgueil etc.) pour projeter sur lui ses propres valeurs et aspirations: son désir de justice, son rejet des autorités arbitraires etc. Une année auparavant, dans le second chapitre de son propre livre The Vindication of the Rights of Woman, Wollstonecraft réhabilite contre Milton l’Eve du Paradis Perdu comme une rebelle féministe. Dans une note du même chapitre, elle écrit, à propos d’Adam et Eve, dont elle compare le bonheur initial à celui d’enfants ou d’animaux qui s’amusent: “Similar feelings has Milton's pleasing picture of paradisiacal happiness ever raised in my mind; yet, instead of envying the lovely pair, I have, with conscious dignity, or Satanic Pride, turned to hell for sublimer objects”.
William Blake (1757-1827) est le représentant le plus célèbre du satanisme romantique, et celui qui m’a directement le plus influencé. Son œuvre centrale de ce point de vue est le Mariage du Ciel et de l’Enfer (1790-93), qui se présente comme un évangile de l’enfer écrit, dans certains passages directement, du point de vue des démons. Là encore, l’auteur se réclame d’une lecture inversée de Milton: “the reason Milton wrote in fetters when he wrote of Angels & God, and at liberty when of Devils & Hell, is because he was a true Poet and of the Devils party without knowing it”. Ce poème prend également fréquemment partie contre Swedenborg. En effet, en 1790, alors que Blake travaillait pour Johnson comme graveur, dans le cadre d’un projet d’édition illustrée du Paradis perdu, le cercle de celui-ci entra en conflit avec une église swedenborgienne locale, pour des raisons politiques. En effet, la Swedenborgian New Jerusalem Church, dont Blake était initialement proche, condamnait les révolutions politiques et affichait son conservatisme. Le poème était en partie un projet parodique d’inversion des valeurs du swedenborgisme et du livre Le Paradis et l’Enfer de son fondateur, du point de vue sceptique et révolutionnaire du cercle Johnson. Mais il était aussi beaucoup plus que cela, et constituait l’un des premières pierres d’un mythe que Blake construisit tout au long de sa vie. Il se considérait chrétien, et dans ses poèmes ultérieurs, Satan prit un rôle plus traditionnel de méchant de l’histoire, mais sa célébration de “l’énergie” et sa condamnation de “l’abstinence”, et sa profonde aversion des églises institutionnelles perdurèrent tout le long de son œuvre. Aux antipodes du rationalisme affiché de certaines organisations satanistes contemporaines, le “dieu de la raison”, Urizen, ainsi qu’il le nomme dans sa mythologie, est le faux Dieu et le véritable Satan, au sens péjoratif cette fois du terme. Contre à la fois la religion institutionnelle (en particulier le Dieu de l’Ancien Testament, non sans antisémitisme malheureusement) et le rationalisme (Blake prend peu à peu ses distances avec le matérialisme et le scepticisme du cercle Johnson), “the Devouring”, il valorise “the Prolific”, l’imagination créatrice, en particulier des poètes.
Percy Bysshe Shelley (1792-1822), de quelques décennies plus jeune que les noms précédents, coécrit avec Thomas Jefferson Hogg en 1811 un pamphlet intitulé “La nécessité de l’athéisme” qui fait scandale et provoque de fil en aiguille son renvoi de l’université puis une brouille avec sa famille. Il épouse la même année à 19 ans Harriet Westbrook, puis fait la rencontre de William Godwin en 1814. Shelley admirait le livre Enquiry Concerning Political Justice, avec lequel Godwin avait alors pris ses distances, dont Van Luijk note qu’il reprend “presque verbatim” la défense du Satan de Milton dans son propre essai A Defense of Poetry. Précédemment, son poème Queen Mab (1812-1813) est marqué par l’anti-christianisme. Laon and Cythna (1817), renommé en 1818 The Revolt of Islam, développe une mythologie dualiste, qui décrit l’affrontement entre deux esprits: celui du Mal, initialement victorieux, décrit comme “une comète rouge sang” ou un aigle, et celui du Bien, désigné comme “l’étoile du matin” et décrit sous la forme d’un serpent. Shelley renverse ici la symbolique chrétienne de la lutte entre Dieu et Satan. La suite du poème décrit une tentative de révolution contre un tyran, localisée au Proche Orient mais manifestement inspirée par la Révolution française, par un frère et une sœur, Laon et Cythna. Le poème le plus célébré de Shelley, Prometheus Unbound (1820) rapproche la figure mythologique de Prométhée du Satan Miltonien. Selon l’analyse que donne Peter A. Schock de sa préface, Shelley souhaitait tout à la fois, par l’écriture de cette figure mythologique hybride, prendre ses distances avec la version originale d'Eschyle et la réconciliation finale entre le libérateur de l’humanité et son oppresseur qu’elle suggère, et purger le Champion de la résistance contre la tyrannie des défauts de caractère manifestes du Satan du Paradis Perdu: “les souillures de l’envie, de l’ambition, de la vengeance, et le désir d’agrandissement personnel”. Quoique contrairement à Blake, Shelley était athée, Van Luijk nuance leur opposition apparente: “in a note to Queen Mab, Shelley had stated that his antitheism “must be understood solely to affect a creative Divinity”, and he professed his continuing belief in a “pervading Spirit co-eternal with the Universe””. Comme Blake, il affirmait aussi la supériorité de la poésie sur les ““grosser sciences” of the “calculating faculty”” et croyait que par l’usage des mythes et de l’inspiration, elle pouvait changer la société.
Lord Byron (1788-1824), qui fait connaissance des Shelley en 1816, quoique aristocrate et critique de la démocratie et du radicalisme révolutionnaire, s’engage politiquement à plusieurs reprises contre ce qu’il perçoit comme l’oppression politique de son temps, en Angleterre aux côtés des Luddites, en Italie avec les Carbonari, et en Grèce. Sa grande contribution au satanisme romantique est la pièce Caïn (1821), dans laquelle le personnage éponyme s’associe à Lucifer pour mener la révolte contre Dieu, responsable de l’universalité de la mort. Sa publication s’inscrit dans le contexte d’une réaction conservatrice en Angleterre contre le blasphème, dont la dénonciation par l’écrivain, lui-même romantique, et ami de Coleridge, Robert Southey (1774-1843), dans son livre A Vision of Judgement (1821), de la “Satanic School of Poetry” c’est-à-dire notamment Shelley et Byron, auquel le second répond l’année suivante par un poème satirique portant le même titre. Pour revenir à Caïn, Van Luijk souligne qu’il s’agit de l’une des œuvres les plus ambiguës du satanisme romantique. Son Lucifer n’emprunte pas seulement ses principaux traits à Milton, mais également au Méphistophélès décrit dans le Faust de Goethe. Il représente le rationalisme philosophique et scientifique des Lumières, mais sous une forme plus pessimiste et destructrice qui mène Caïn au désespoir et au meurtre de son frère. Van Luijk souligne que cette pièce semble renverser la “doctrine blakéenne de l’imagination rédemptrice”. C’est cette dernière qui conduit elle-même au désespoir. William Blake, dans son propre poème The Ghost of Abel (1822), réagit: “To LORD BYRON in the wilderness [...] Can a Poet doubt the Visions of Jehovah? Nature has no Outline , but Imagination has. Nature has no Tune, but imagination has. Nature has no Supernature, & dissolves: Imagination is Eternity”. Il est cependant notable que dans ce poème, Jéhovah et Satan reprennent leurs rôles traditionnels respectifs de Bon et de Méchant. Peter A. Schock, à la toute fin de son livre, y voit une mise à mort du mythe moderne du satanisme romantique par l’un de ses propres créateurs.
Mary Shelley (1797-1851) est la fille de William Godwin et Mary Wollstonecraft, qui décéda des suites de l’accouchement. Elle fut séduite à l’âge de seize ans par Shelley, encore marié à Harriet Westbrook, ce qui provoqua la rupture des relations entre celui-ci et son père, et l’épousa en 1816, après le suicide d’Harriet. Son très célèbre roman Frankenstein ou le Prométhé Moderne (1818), bien que le diable ne soit pas l’un de ses protagonistes, présente plusieurs traits qui le rapprochent du satanisme romantique. Le “Satanic Scholar” (cf. bibliographie en fin d’article) souligne que la créature, rejetée comme Satan par son propre créateur, tire certains de ses mots de la propre bouche de celui-ci: “I had cast off all feeling, subdued all anguish to riot in the excess of my despair. Evil thenceforth became my good”. La créature explique d’ailleurs à Frankenstein qu’elle a lu le Paradis Perdu et s’est sentie proche de Satan. Quoique cruelle, abandonnée, difforme et dévorée par la solitude, et à ce titre une version très ambivalente du satanisme romantique, bien loin de la figure idéalisée d’un Lucifer premier résistant contre la tyrannie divine et sauveur de l’humanité, elle est aussi, suivant la lecture du Satanic Scholar, une victime des négligences de son créateur, qui sont largement à l’origine du mal qu’elle finit par embrasser par ses actes. En ce sens, une lecture satanique de Frankenstein, qui sympathise partiellement avec la créature / Satan et qui critique radicalement Frankenstein / Dieu reste possible, quoique ténue (à mon humble avis, on peut surtout lire ce roman comme une satire assez dure, quoique interne, du satanisme romantique à un stade relativement tardif de son existence).
George Sand (1804-1876): Malgré sa “mort” provisoire en Angleterre, le satanisme romantique essaima plus tard sur le continent. Van Luijk donne entre autres l’exemple du roman Consuelo (1842) de George Sand. La cantatrice et bohémienne Consuelo, à un moment du roman , rencontre en Bohème via le dénommé Albert des survivants de l’hérésie hussite, dont elle rapproche la démarche de la Révolution française. Satan apparait à Consuelo dans une vision, et se décrit en ces termes:
“Tout à coup il sembla à Consuelo que le violon d’Albert parlait, et qu’il disait par la bouche de Satan : « Non, le Christ mon frère ne vous a pas aimés plus que je ne vous aime. Il est temps que vous me connaissiez, et qu’au lieu de m’appeler l’ennemi du genre humain, vous retrouviez en moi l’ami qui vous a soutenus dans la lutte. Je ne suis pas le démon, je suis l’archange de la révolte légitime et le patron des grandes luttes. Comme le Christ, je suis le Dieu du pauvre, du faible et de l’opprimé. Quand il vous promettait le règne de Dieu sur la terre, quand il vous annonçait son retour parmi vous, il voulait dire qu’après avoir subi la persécution, vous seriez récompensés, en conquérant avec lui et avec moi la liberté et le bonheur. C’est ensemble que nous devions revenir, et c’est ensemble que nous revenons, tellement unis l’un à l’autre que nous ne faisons plus qu’un.”
Van Luijk rappelle que George Sand était une disciple du socialiste Pierre Leroux, et interprète ce roman comme une tentative de renverser les thèses conspirationnistes des milieux contre-révolutionnaires, selon lesquelles la Révolution française serait le fruit des efforts de sociétés secrètes antichrétiennes remontant à l’hérésie manichéenne. Le complot existe, mais il est dédié à la recherche de la justice. Comme la citation ci-dessus le montre, Sand, comme Blake, quoique critique des formes conservatrices de christianisme, sympathisait avec le personnage évangélique de Jésus Christ. Plusieurs autres auteurs français s’inspirent aussi du satanisme romantique vers la même époque, comme Alfred de Vigny (1797-1863) dans Eloa (1823), ou Jules Michelet (1798-1874) dans La Sorcière (1862). Même des penseurs politiques comme Proudhon ou Bakounine font brièvement référence à des fins rhétoriques à ce renversement du mythe chrétien.
Victor Hugo (1802-1885) est le principal exemple français de continuation du satanisme romantique. La Fin de Satan (1854-1862), un poème inachevé, lie, comme ses prédécesseurs anglais, la saga mythologique de Satan au récent passé révolutionnaire, et en particulier à la prise de la Bastille. Satan y est décrit comme un personnage ambivalent et brisé, ni vraiment positif ni totalement mauvais, à qui “il n’aura manqué que d’être heureux pour être bon”. Mais d’une de ses plumes naît l’ange de la Liberté. Et dans l’un des fragments finaux, il est finalement pardonné par Dieu: “L’archange ressuscite et le démon finit, Et j’efface la nuit infâme, et rien n’en reste ; Satan est mort, renais, ô Lucifer céleste !” Comme Van Luijk le souligne, la démarche de Hugo présente des similitudes avec celle de Blake. Notamment, les deux assimilent l’écriture poétique à la prophétie et lui donnent une dimension quasi religieuse. Hugo prit ses distances avec le christianisme. Il respectait, comme Blake et Sand, la personne du Christ, mais il refusait tout particulièrement l’idée de la damnation éternelle et était partisan de l’apocatastase, le pardon universel, comme l’illustre d’ailleurs le dernier fragment de La Fin de Satan. Comme Blake encore, il méprisait les institutions religieuses. “Toute église a le meurtre infiltré dans ses dalles ;Les chaires font en bas d’inutiles scandales”. Hugo était cependant attiré par les religiosités alternatives, et la mort de sa fille Léopoldine le mena au spiritisme et à différentes formes d’ésotérisme. Selon Van Luijk, “there can be no doubt, then, that Hugo’s project was religious in nature; in fact, it seemed to have been intended more or less as the proclamation of a new religion”.
Peter Schock souligne cependant que le Satan romantique est une “figure instable”, dont l’héroïsme, le courage et la magnificence sont exaltés, mais dont les traits mauvais sont également mis en évidence: l’égoïsme, l’orgueil, les penchants dictatoriaux. Cette ambivalence est souvent conservée dans les nombreuses reformulations du satanisme romantique dans la culture populaire de nos jours, par exemple dans le comic book Lucifer de Mike Carey, dont le Satanic Scholar revendique ouvertement l’influence dans son entreprise de relecture du satanisme romantique.
Le satanisme romantique littéraire, chez plusieurs de ses représentants les plus notables, avait donc une dimension religieuse notable, bien plus forte et explicite à mon avis que dans les formes actuelles majoritaires du satanisme soit disant religieux. Cela ne suffit pas pour autant, selon Van Luijk, à faire d’eux des satanistes au sens religieux du terme. Il manque, tant dans leur vie personnelle que dans leurs œuvres, une “utilisation suffisamment consistante et conséquente du symbole de Satan”. Ils n’écrivaient pas vraiment “pour ça”. Le satanisme romantique n’est au mieux qu’un embryon du futur satanisme religieux, avec cependant des “moments” où une préfiguration de celui-ci est directement perceptible.
Cela suffit-il à condamner, comme certains n’hésitent pas à le faire, toute tentative de réappropriation sataniste de leur héritage? Certes, l’objectif de tous ces auteurs et toutes ces autrices n’était pas de fonder une religion sataniste, et la plupart étaient chrétiens ou athées. Ils appartenaient fondamentalement à une époque de transition: l’emprise religieuse et idéologique du christianisme s’était suffisamment affaiblie pour que l’on puisse oser, non seulement le remettre explicitement en cause, mais réhabiliter son Ennemi et même si identifier, mais elle restait suffisamment forte et omniprésente pour qu’il soit difficile d’imaginer des alternatives religieuses, même si des tentatives commençaient à naître, comme le spiritisme. La situation commence vraiment à changer vers la fin du XIXème siècle, qui correspond d’ailleurs aux premières tentatives attestées de satanisme religieux (en particulier Stanislaw Przybyswewski (1868-1928)). Il y a, je dois dire, quelque chose de tout à fait absurde, voire malhonnête, dans le reproche parfois adressé à ceux des satanistes qui aujourd’hui tentent de se réapproprier le satanisme romantique de faire un contresens sur les intentions de ses auteurs. En effet, ce courant tout entier est né d’une lecture du Paradis Perdu qui contredisait sciemment et superbement les intentions explicites et le projet réel de Milton. Prendre ce qui convient à notre époque et ignorer ce qui ne paraît plus adapté dans le satanisme romantique, en exploitant et tentant de dépasser certaines de ses contradictions internes, ce n’est pas faire fausse route, mais s’inscrire dans la continuation de l’entreprise initiale. C’est reproduire sur ses auteurs ce qu’ils ont fait avec Milton pour commencer.
Pour revenir au contexte de l’époque, Van Luijk note qu’en théorie, il était parfaitement possible de soutenir les révolutions occidentales et de maintenir une allégeance aux institutions chrétiennes. Concrètement, l’immense majorité des dénominations chrétiennes établies condamnaient les révolutions et ce qu’elles représentaient, ce qui obligeait la plupart des occidentaux à prendre position “entre les anciennes fois et les valeurs nouvelles”. En ce sens, Van Luijk souligne qu’il n’est guère une coïncidence que des poètes romantiques importants se soient soudain mis à chanter les louanges de Satan. La situation du christianisme aujourd’hui est peut-être encore pire, avec de grandes dénominations qui ont complètement verrouillé leur doctrine et leur fonctionnement pour empêcher la reconnaissance interne des droits des minorités sexuelles et de genre et soutiennent parfois ouvertement les pires dictatures. Il n'est donc pas étonnant que les années 2010 aient vu une relative renaissance de l’intérêt pour le satanisme religieux, en particulier au sein de ces minorités. Il aurait fallu transformer le tir, et malheureusement, l’absolue nullité des principales propositions satanistes religieuses l’a empêché.
II) Satanisme romantique et satanisme contemporain: grandeur du premier, bassesse du second
Mon expérience est que le sentiment souvent dominant, lorsqu’on souhaite s’initier aux arcanes du satanisme, est la déception. Qu'on y vienne par le black metal, les univers fantastiques véhiculés par divers supports de la culture populaire, l’occultisme, la littérature romantique ou tout simplement par une très mauvaise expérience antérieure avec le christianisme, beaucoup aspirent (c’était en tout cas ma situation il y a une trentaine d’années) à basculer dans un tout nouveau monde avec des expériences inédites. On anticipe des secrets merveilleux et effrayants, un réenchantement complet de notre perspective et en même temps une perception plus grande, vertigineuse et accablante, de notre finitude et de notre fragilité. On pense rentrer dans les coulisses interdites de notre réalité ordinaire, plonger dans un nouveau terrier d’Alice, en bien plus effrayant. En réalité, tout est plat, banal, édulcoré, rationalisé, aseptisé, et souvent tiré vers les visions du monde les plus réactionnaires et étroites d’esprit et de cœur possibles.
Le Temple Satanique: l’athéisme sceptique et rationaliste est-il une religion?
Lorsqu’il est apparu vers 2013, le Temple Satanique avait soulevé d’immenses espoirs. Celui d’un satanisme de gauche, celui aussi d’un satanisme actif et efficace qui transforme la société, ou encore celui d’une astuce juridique qui neutralise les efforts des militants évangéliques et catholiques traditionalistes. Mais aussi celui d’un retour du satanisme romantique. Différents projets hétérodoxes de formulation d’un nouveau satanisme plus satisfaisant intellectuellement et moralement que les tentatives dominantes avaient émergées de l’obscurité, ainsi celui du Satanic Scholar, ou encore de The Devil’s Fane (fort différent du mien, et opposé sur certains points), pour y retourner quelques années après, lorsqu’il s’est avéré que le feu d’artifice pressenti dans le Temple Satanique n’était en fait qu’un feu de paille.
Cela a bien sûr tenu principalement à la découverte que le Temple Satanique était le contraire de ce qu’il prétendait être, et que ses dirigeants mentent. Je ne vais pas détailler ici le fond du problème, tellement connu aujourd’hui dans le milieu satanique que les personnes qui continuent à soutenir le Temple Satanique, soit débutent sur le sujet, soit sont, pour diverses raisons, d’une extrême mauvaise foi. Je renvoie en bibliographie à l’indispensable vidéo The Lies of the Satanic Temple de Dead Domain, qui n’est même pas exhaustive.
Je souhaite ici souligner une contradiction fondamentale entre le projet du Temple satanique, qui déteint sur beaucoup de ses dissidences, et ce qu’était le satanisme romantique dont il s’est souvent réclamé.
Philosophiquement, la principale influence du Temple Satanique est clairement le rationalisme sceptique du Nouvel Athéisme. Ce qui le rapproche de certains aspects hérités des Lumières du satanisme romantique (le scepticisme antichrétien, l’usage tactique du blasphème…) mais qui le coupe de sa dimension romantique, c’est-à-dire visionnaire et prophétique. Paradoxalement, c’est la dimension religieuse des textes de Blake ou Hugo qui est précisément ce qui échappe complètement au Temple Satanique, qui prétend pourtant représenter une religion toute entière et même redéfinir ce que sont le sentiment et l’appartenance religieuses en général, comme Joseph Laycock a, à mon avis en vain, tenté de le montrer dans la monographie qu’il a consacré à cette organisation. Les “seven tenets” de cette organisation se réclament très banalement, à quelques nuances près, de la rationalité scientifique et des principes humanistes les plus ordinaires qui soient. Elle prend les opinions philosophiques et politiques les plus répandues qui soient dans les milieux athées et sceptiques militants, y ajoute une iconographie et des noms inspirés du satanisme et de la goétie, nomme “rituels” des happenings tout à fait classiques, quoique blasphématoires, et proclame qu’un “sentiment d’identité, de culture, de communauté, et de valeurs partagées” et des convictions profondes suffisent à faire une religion. Et elle baptise le tout “satanisme”. Une fois passés le bénéfice du doute et le temps de la réflexion, tout cela finit par tourner un peu en rond et tomber à plat, et si le très grand turn over de cette organisation s’explique à titre principal par le comportement personnel absolument odieux de ses dirigeants et leurs non dits d’extrême-droite, la vacuité et la superficialité de son contenu ne lui assureraient sûrement pas une grande pérennité, si les graves abus de la droite chrétienne ne rendait pas si sympathique au yeux d’une partie de la gauche américaine le satanisme. La démarche des poètes romantiques qui se sont réapproprié la figure de Satan était, on l’a vu, toute autre. Leur entreprise avait des aspects politiques évidents, mais également, pour plusieurs d’entre eux, une dimension métaphysique qui aspirait à des vérités d’ordre extra-scientifique et qui s’opposait parfois frontalement au rationalisme sceptique, en particulier chez Blake, comme le montre ce passage du Mariage du Ciel et de l’Enfer:
“Those who restrain Desire, do so because theirs is weak enough to be restrained; and the restrainer or Reason Usurps its place & governs the unwilling.
And being restrained, it by degrees becomes passive, till it is only the shadow of Desire.
The history of this is written in Paradise Lost. & the Governor or Reason is call'd Messiah.
And the original Archangel, or possessor of the command of the Heavenly Host, is calld the Devil or Satan, and his children are called Sin & Death.
But in the Book of Job, Milton's Messiah is called Satan.
For this history has been adopted by both parties
It indeed appear'd to Reason as if Desire was cast out; but the Devils account is, that the
Messiah fell. & formed a heaven of what he stole from the Abyss
This is shown in the Gospel, where he prays to the Father to send the Comforter or Desire that Reason may have Ideas to build on, the Jehovah of the Bible being no other than he who dwells in flaming fire
Know that after Christs death, he became Jehovah.
But in Milton; the Father is Destiny, the Son, a Ratio of the five senses. & the Holy-ghost, Vacuum!
Note. The reason Milton wrote in fetters when he wrote of Angels & God, and at liberty when of Devils & Hell, is because he was a true Poet and of the Devil's party without knowing it”
Chacun pense bien évidemment ce qu’il veut, et il est bien sûr parfaitement possible et acceptable d’être athée, rationaliste, sceptiques, et militant de gauche pour les droits humains, et d’estimer qu’utiliser une imagerie sataniste, voire se revendiquer du satanisme, pour marquer des points dans une arène politique contre le conservatisme chrétien est une excellente idée. Et si ce n’est malheureusement pas ce que le Temple Satanique fait réellement, je connais nombre de ses dissidents qui cherchent à perpétuer cette stratégie et pour qui j’ai le plus grand respect personnel, voire de l’admiration dans certains cas.
J’ai lu suffisamment de travaux universitaires sur le sujet pour savoir que “religion” est un terme problématique, que les trois religions abrahamiques sont loin d’en être les seuls modèles possibles, et qu’il ne suffit pas de dire qu’un système de croyances et de pratiques ne correspond pas à la structuration, disons, du christianisme, par exemple qu’il ne voue pas de culte à une ou des divinités identifiables ou n’énonce pas de dogmes ni ne cherche à construire une orthodoxie, pour lui dénier l'appellation de “religion”. Il me semble cependant que dans l’idée de religion, si l’on doit conserver ce terme et c’est bien ce que font les différents satanismes contemporains, il n’y a pas seulement un certain rapport à la vie sociale et politique, même si celui-ci a pu être prédominant à certains moments de l’histoire, par exemple, des religions grecques antiques. Il me semble qu’elle implique aussi un certain discours, parfois implicite, sur la nature et la structure de la réalité, et notre place au sein de celle-ci, notre destinée ou notre absence de destinée, si l’on veut. Et certes, le scepticisme athée est l’un de ces discours. Mais il me semble qu’il ne correspond pas bien aux connotations que suggère le mot “satanisme” pris dans un tel contexte. En effet, ce dernier suggère un état de révolte, de refus d’un état de fait, un désir de toujours plus, de quelque chose que les modalités de la vie quotidienne, voire de la condition naturelle, ne peuvent parvenir à combler. “More! More! is the cry of a mistaken soul, less than All cannot satisfy Man”, proclame William Blake dans “There is No Natural Religion” (1788), un poème de jeunesse dirigé contre Locke. Dans le satanisme, il y a certes le rejet de l’autorité divine, voire de la notion d’institution religieuse, mais il y a toujours, me semble-t-il, une aspiration à l'au-delà: Satan ne cherche pas seulement à renverser Dieu. Il souhaite aussi prendre sa place, et gérer la Création à sa manière: reconquérir l’absolu. Alors que dans le rationalisme athée, il y a plus une idée de statu quo, d’accepter la réalité telle qu’elle est sans attendre d'au-delà ou de transcendance. Il me semble que l’idée de satanisme n’apporte rien à celui-ci, même politiquement, car, il faut bien dire, les happening blasphématoires à la manière du Temple Satanique sont une astuce éventée depuis fort longtemps, et leurs résultats concrets ne sont pas du tout probants.
En sens inverse, faire du satanisme la forme “religieuse” du scepticisme athée l’édulcore d’une des parties les plus intéressantes de son potentiel: non seulement la remise en cause politique du pouvoir institutionnel que conservent les grandes religions monothéistes, mais la remise en cause même de notre place dans le monde tel que dictée par le compromis actuel entre les autorités scientifiques et religieuses. Il ne s’agit pas de rejeter la science en elle-même, ni de cautionner n’importe quelle forme de discours irrationnel sans aucun esprit critique, mais d’interroger la manière dont des aprioris d’inspiration chrétienne continuent à imprégner les “évidences” d’esprits même athées ou irreligieux. Je détaillerai ma position sur le sujet dans la partie suivante. Quoiqu’il en soit, cela explique à mes yeux pourquoi le satanisme à la manière du Temple Satanique, malgré un relatif effet de mode à partir de la fin des années 2010, ne prend pas réellement, ni dans la population au sens large, ni même dans le milieu satanique: sa définition du satanisme (en gros, si vous êtes athées, que vous trouvez que la science c’est bien et que le conservatisme chrétien c’est mal, vous êtes sataniste) apparaît forcée, beaucoup trop étendue et superficielle. Le satanisme apparaît comme un signifiant plaqué sur quelque chose qui n’a pas grand rapport avec lui, pour choquer et faire parler, mais sans véritable valeur ajoutée.
La “codification” par l’Église de Satan du satanisme et la prétendue impossibilité du satanisme romantique
Un mème publié sur r/satanism, un subreddit largement acquis aux thèses de l’Église de Satan, par le Révérend Robert Leuthold il y a un an, sous le titre “for those in the back, there is no such thing as "romantic Satanism"”, s’est proposé de réfuter par avance le propos du présent manifeste.
En réalité, il vise certains propos de membres du Temple Satanique et de groupes adjacents, qu’il réunit sous l’étiquette: “neo-romantic Satanism”.
Or, selon lui, ce satanisme néo-romantique ne dit rien de nouveau: donc l’étiquette “neo-” tombe. Il n’est pas réellement lié à la “période” romantique: donc l’étiquette “romantic” tombe. Enfin, il n’est pas sataniste: donc l’étiquette “Satanism” tombe.
Je ne pense pas que ne pas être lié à la “période romantique” (je suppose la fin du XVIIIème siècle et le début du XIXème) suffit à invalider l’étiquette “romantique”, et je soupçonne que le Révérend Leuthold n’est pas un grand expert de l’histoire de l'art ni de celle des idées.
Je viens de soutenir également que le satanisme à la manière du Temple Satanique n’est pas du satanisme romantique, et la première et la troisième parties du présent manifeste détaillent pourquoi je pense qu’un satanisme véritablement romantique est aujourd’hui possible et même souhaitable. Donc je n’y reviens pas.
Je vais répondre ici à la dernière partie de l’argument: le satanisme “néo-romantique” n’est pas du satanisme.
L’Église de Satan soutient que son fondateur, Anton Szandor LaVey (1930-1997) a créé, défini et codifié le satanisme religieux dans la Bible Satanique (1969). Quiconque se reconnaît dans son contenu et le met en application est sataniste. Qui se réclame d’autres conceptions du satanisme n’est pas du tout sataniste. Il n’existe pas de dénominations dans le satanisme. Il y a l’Église de Satan, et des poseurs et des imposteurs comme le Temple Satanique, ou bien d’autres traditions religieuses qui sont amalgamées à tort au satanisme, comme le thélémisme d’Aleister Crowley, ou, plus récemment, le culte de Santa Muerte. Il n’y a pas de “satanisme laveyen”, car c’est un pléonasme: tout sataniste est par définition laveyen ou bien n’est pas du tout sataniste.
Cette affirmation a des implications dont certaines sont d’une absurdité vertigineuse. Ainsi, un prêtre qui adorerait secrètement l’ange déchu Satan, consacrerait puis profanerait des hosties au cours de messes noires blasphématoires, et travaillerait à détruire l’Église catholique et à promouvoir une parodie inversée de son enseignement, à la manière du Canon Docre dans Là-bas de Huysmans ne serait, pour ainsi dire par définition, pas du tout un sataniste mais un “adorateur du diable”, c’est-à-dire quelque chose de tout à fait différent, suivant l’estimation personnelle, jamais réellement argumentée et tout à fait gratuite et arbitraire de l’Église de Satan.
Même les religions les plus formalisées et institutionnalisées ont connu des divergences internes et des réformes. Saint Paul puis les différents Conciles ont apporté des éléments de doctrines et des règles et interdictions qui n’étaient pas tenues par les premiers chrétiens, même ceux qui ont connu directement le Christ. Les profondes réformes introduites par Zoroastre dans le mazdéisme n’ont pas fait pour autant que celui-ci a cessé d’être du mazdéisme. Le christianisme et l’Islam, contrairement au satanisme, sont des religions révélées, avec en principe “un dépot de la foi”, comme disent les catholiques, à préserver, alors que celui-ci se réclame de la science et de l’évolution de la pensée humaine. Il devrait donc y être plus difficile d’y introduire de nouveaux courants et des changements. Pourtant, les deux ont aujourd’hui de nombreuses dénominations différentes, et ont connu de nombreuses réformes dans leurs doctrines et leurs pratiques, alors que l’Église de Satan s’y refuse totalement. L’hindouisme n’a pas cessé d’être l’hindouisme quand l’advaita vedanta y a introduit au VIIIème siècle, sous la pression du bouddhisme, des perspectives philosophiques nouvelles. Tous les véhicules du bouddhisme, au-delà de leurs profondes différences, sont du bouddhisme. Seule l’Église de Satan aurait une doctrine “codifiée” une fois pour toute, alors que son contenu se prête tout particulièrement aux divergences et aux reformulations.
Un de ses membres du nom de Mildon aime à répéter sur les réseaux sociaux que “si tout est du satanisme, alors rien n’est du satanisme”. Certes, mais, d’une part, entre “tout est du satanisme” et “LaVey a codifié le satanisme qui n’a donc pas de dénominations”, il y a un immense fossé qui peut être comblé par d’autres points de vue plus nuancés (et plus convaincants). D’autre part, et quand bien même, ce qui ferait la différence ne serait pas l’antériorité chronologique mais la puissance explicative et la profondeur de la version proposée. Le christianisme de Saint Paul n’en est sans doute pas la version la plus ancienne. Il s’est imposé car il a apporté une interprétation particulièrement satisfaisante pour les esprits de son temps des enseignements et de la vie du Christ.
La version du satanisme proposée par LaVey est-elle si satisfaisante? Il a publié cinq livres:
La Bible Satanique (1969) est composée de quatre parties. Le Livre de Satan est un plagiat bien connu de Might is Right de Ragnar Redbeard. Je suis au courant de l’opinion de certains universitaires suivant laquelle la manière dont Lavey a expurgé certains passages particulièrement racistes, antisémites etc. constituerait un travail éditorial suffisamment élaboré pour échapper à l’accusation de plagiat. Je ne suis pas du tout convaincu, d’autant que LaVey a entretenu de très bonnes relations toute sa vie avec des militants d’extrême-droite, comme le montre par exemple le livre Neo-Nazi Terrorism and Countercultural Fascism: The Origins and Afterlife of James Mason's Siege de Spencer Sunshine (Routledge 2024). Le livre de Lucifer s’apparente à ce qui serait perçu aujourd’hui comme une anthologie de billets de blog, niveau mid tier. Le Livre de Bélial est de loin, à mes yeux, la partie la plus intéressante de ses livres, et en même temps ne me convainc pas. Je pense que de manière générale, les rituels ne fonctionnent pas comme des “chambres de décompression intellectuelle” mais au contraire renforcent les prédispositions aux expériences exceptionnelles et aux visions du monde ésotériques. Le livre de Léviathan, mis à part les hymnes du début, est une lecture parfaitement inutile, et ce n’est pas seulement mon opinion mais celle de praticiens de la magie énochienne, qui est son sujet principal.
La Sorcière Satanique (1971) est une insulte à l’intelligence de ses lecteurs et en particulier de ses lectrices.
Les Rituels Sataniques (1972) sont une prolongation du Livre de Bélial, intéressante mais dispensable, dont les meilleures pages ne sont d’ailleurs pas écrites par LaVey.
Les deux derniers livres de LaVey, Les Carnets du Diable (1992) et Paroles de Satan (1998) sont du même calibre que le Livre de Lucifer, en pire.
La vie de Lavey est-elle plus édifiante et inspirante que des écrits? Inspirante non, édifiante oui, malgré elle.
Donald Werby, un membre de l’instance dirigeante de l’Église de Satan, le Conseil des Neuf, a plaidé coupable en 1990 d’abus sexuels sur des mineurs, pour éviter une condamnation pour viol. Loin de prendre ses distances avec lui, LaVey a continué à profiter de sa fortune, et s’est arrangé pour qu’il rachète sa maison en 1991, afin qu’il puisse continuer à y vivre. Je remarque que la seconde fille de LaVey, est tombée enceinte à l’âge de 13 ans et devient mère à celui de 14. Même en admettant que son fils est né d’une union consentante avec un adolescent de son âge, cela donne une image extrêmement laxiste et peu responsable du comportement de père de LaVey, qui avait épousé sa première femme lorsqu’elle avait 15 ans (avec “l’autorisation de ses parents”) et s’est marié à trois reprises avec des femmes beaucoup plus jeunes que lui. Zeena, dans un texte paru peu après la mort de Lavey (qu’elle se félicite d’avoir provoqué magiquement) a accusé de manière transparente Werby d’avoir violé son fils à l’âge de 4 ans. Elle accuse également Lavey d’avoir menti sur ses compétences de dompteur d’animaux féroces, et de maltraiter ses bêtes domestiques, dont son célèbre lion Togare. LaVey fut contraint par la justice de céder celui-ci au zoo de San Francisco. Dans le livre The Cats of Shambala, l’actrice Tippi Hedren mentionne sa rencontre avec un lion qu’elle appelle Togar, et dont elle décrit le comportement initialement difficile dû aux mauvais traitements infligés par son ancien propriétaire. Il semble qu’il s’agisse bien de Togare.
Lavey semblait enfin beaucoup moins prendre au sérieux sa “religion” que ses disciples actuels. Un article de 2020 de Politico Magazine, intitulé “Satan, the FBI, the Mob—and the Forgotten Plot to Kill Ted Kennedy”, révèle qu’à la suite d’une accusation mensongère d’avoir conspiré pour assassiner un sénateur, LaVey reçu la visite du FBI. Il leur déclara qu’il ne s’intéressait au satanisme que pour l’argent, et que la plupart de ses disciples étaient des “fanatiques, des sectaires et des tordus”. Certes, la visite des forces de l’ordre et les risques qu’elle suggère peut favoriser des comportements de minimisation. Mais tous ces exemples montrent l’absurdité de soutenir que Lavey a “codifié” une fois pour toute le satanisme et qu’on ne peut en proposer de versions alternatives. Au contraire, il est clair que LaVey a gâché le satanisme, et que c’est quasiment un devoir moral, intellectuel et esthétique, pour toute personne qui s’identifie à la lecture de Satan, de renvoyer le satanisme laveyen aux oubliettes de l’histoire et de contribuer à refonder cette religion. Je tiens la médiocrité de Lavey comme partiellement responsable de la séduction opérée par l'Ordre des Neuf Angles depuis plusieurs décennies, que je considère, outre l’abjection de ses idées sur les plans moral et politique, creux et prétentieux d’un point de vue philosophique, mais que la nullité du satanisme laveyen réussit par comparaison à faire apparaître intelligent et profond.
En définitive, comme le Temple Satanique quoique de manière différente, l’Église de Satan prône un satanisme de statu quo, qui vise davantage à confirmer les préjugés et le mode de vie de ses membres qu’à élever leurs perspectives et à changer le monde. En témoignent la parfaitement idiote affirmation de LaVey (qui renverse un propos de Tertullien): “on ne devient pas sataniste; on naît sataniste”, et sa défense d’une société stratifiée et fondée sur un ordre social strict et conservateur. Ce satanisme ne célèbre pas un Satan rebelle et révolutionnaire, mais conservateur et gardien des bons usages sociaux.
III) Principes directeurs d’un satanisme religieux réellement romantique
Avant de de détailler les grands articles de mon satanisme, que vous êtes priés d’apprendre par coeur et de réciter chaque matin et chaque soir devant la reproduction d’un tableau de Gustave Doré ou de William Blake, je vais rappeler deux présupposés basiques:
Le “vrai satanisme” tel que dénoncé par les chrétiens n’existe pas et n’a jamais existé, de même que l’hypothèse de Satan pour expliquer l’existence du mal dans le monde n’est ni crédible, ni utile, ni intéressante, ce que je développe dans le point 3 ci-dessous. La Très Sainte Église Catholique, ainsi que ses consoeurs, s’est trompée, comme cela lui arrive d’ailleurs assez souvent.
Je conteste l’idée qu’un satanisme pertinent serait un satanisme tourné vers le mal, à la manière de l’Ordre des Neuf Angles ou du black metal satanique du début des années 1990. Je m’en suis expliqué dans mon billet “Pourquoi le satanisme n’est pas, et ne doit pas être défini comme, la religion du mal.”
Mon satanisme romantique refuse le statu quo
Par “statu quo” j’entends l’idée que “la réalité est telle qu’elle est” et qu’il faut espérer de manière réaliste ou ne pas espérer du tout. Et je l'entend sous ses deux dimensions: celle politique: la vie est injuste, et il faut s’y résoudre et ne pas chercher à changer l’ordre social. Et celle métaphysique: il n’y a rien au-delà de la matière et de la mort; le monde est absurde et gouverné par le hasard.
Ce parallèle peut appeler, à première vue, deux objections. Premièrement: l’ordre social est contingent et modifiable, même si l’Histoire montre que c’est un projet beaucoup plus facile à formuler qu’à réaliser. Alors que la nature de la réalité est fixe et intangible: on peut contraindre un souverain par le nombre ou les armes; on ne peut contraindre le temps ou la mort, mais tout au plus réduire très à la marge les risques de décès prématuré. Secondement, il de coutume de considérer à gauche, depuis au moins Marx, que les espérances d’ordre métaphysique constituent un frein et non un complément à l’aspiration au changement social. Au mieux, elles constituent des diversions, qui éloignent l’esprit et la volonté du constat des oppressions concrètes, matérielles, et de l’urgence d’y mettre fin. Au pire elles constituent une “fausse conscience”, qui naturalise les injustices et croit déceler un vérité et un bien d’ordre supérieurs derrière leur existence: ainsi la “loi naturelle” des catholiques qui consacre la norme sociale hétérosexuelle comme l’expression d’une différenciation symbolique de la finalité de chaque sexe qui serait inscrite dans la nature humaine.
Je détaillerai ci-dessous dans le point 6 ce que j’entends par une révolte métaphysique, mais je souhaiterais contester le bien fondé de ces objections.
De mon point de vue, le rejet de l’oppression, sa perception comme la confiscation odieuse de potentialités dans les vies opprimées, de leur capacité à vivre leur vie de façon aussi épanouie et ouverte qu’elles le voudraient, présuppose la revendication de la liberté de chaque individu à déterminer quels sont les meilleurs choix, le meilleur mode de vie, le meilleur système de croyances et de valeurs, pour rentabiliser au mieux le temps qui lui reste sur cette terre, dans les limites de la liberté identique, en droit, d’autres individus. Certes, du point de vue des moyens nécessaires pour éliminer ou du moins réduire l’oppression, la priorisation du collectif sur l’individu, et l’examen des rapports matériels entre groupes sociaux qui constituent le mécanisme de l'oppression, est sans doute nécessaire. Mais pour moi, la finalité, le but ultime de toute politique juste, c’est de permettre à quiconque de déterminer sa vie comme il ou elle l’entend, avec le moins possible de pression sociale à se conformer à une norme de vie commune, et de pression matérielle à se soumettre à la volonté d’autrui et à y consacrer un temps dont il ou elle ne choisit pas le contenu, pour gagner sa vie. Car chacun est responsable du sens qu’il ou elle donne à sa vie, des joies qu’il ou elle recherche, de l’interprétation qu’il ou elle donne à ses souffrances et aux injustices et tragédies subies, de quelle vie il ou elle veut mener avant la mort, de comment il ou elle affronte la perspective de celle-ci, et quelle trace il ou elle souhaite, ou non, laisser une fois sa vie achevée. Et ce d’autant plus, et de manière plus impérieuse, s’il n’y a rien du tout après la mort.
Or, il y a des contraintes que même le meilleur système d’organisation sociale, après une hypothétique révolution, ne pourra, il me semble, lever, et qui seront toujours source d’injustice et d’oppression: la mort pour commencer, qui arrive de façon soudaine et brutale, ou très lentement, parfois à des jeunes ou des très jeunes, parfois autour de cent ans de vie vécue, qui brise les espoirs et les familles. Les antipathies et les convoitises personnelles ensuite, qui pourront peut-être être réglées à l’échelle d’une société, mais sans doute pas à celle individuelle, dans le secret des familles et des bureaux. Les différences de personnalités et de capacités, ou de moyens, enfin, qui esquissent des hiérarchies sociales et donnent parfois aux mieux dotés et aux plus chanceux le goût de ma domination d’autrui. Etc. Cela n’implique évidemment pas de baisser les bras et de ne pas tout faire pour réduire autant que possible les périmètres de la mort et de la servitude. Et de fait, des progrès énormes ont été réalisés au fil de siècles, tant du point de vue de la formulation de nouveaux droits que de l’amélioration de nos conditions matérielles d’existence. Mais parallèlement à cet effort indispensable, il reste que chacun et chacune de nous est in fine seul devant la certitude de la mort et de l’injustice et a, ou du moins doit avoir, la liberté et la responsabilité souveraines de choisir les moyens d’y faire face.
Certains et certaines, et c’est très bien, choisissent de se contenter du lot qui leur est donné, et n’ont ni curiosité ni intérêt pour les questions d’un au-delà de la mort et du monde matériel. Mais il me semble que non seulement un tel état ne peut être généralisé, sous quelque condition sociale et matérielle que ce soit, mais qu’il n’est pas du tout souhaitable de chercher à le faire. William Blake a perdu son frère cadet Robert alors que celui-ci était âgé de dix-neuf ans, et a retiré de ce décès la conviction de l’avoir vu monter au Ciel et son intérêt pour les anges. Comme nous l’avons vu, la mort brutale de sa fille Léopoldine a attiré Hugo dans le sillage du spiritisme. Certes, on peut discerner, avec une certaine vraisemblance, une part d’illusion voire de déni dans de telles réactions. Mais l’on peut aussi juger, et c’est en tout cas mon point de vue, que chacun/e est souverain de la manière dont il ou elle gère la perspective de la mort et la perte de proches, l’une des pires souffrances qui soit, et qu’il n’y a pas à imposer de “meilleures” attitudes que d’autres, même si bien sûr certaines personnes font leur deuil sans sortir de l’athéisme, et j’en connais quelques unes, pour lesquelles j’ai beaucoup de respect, que cette tragédie dans leur vie a renforcé dans leur athéisme ou leur antithéisme. Mais je pense que l’on ne peut hiérarchiser entre les réactions, et pour beaucoup d'autres croire en un au-delà devient d’autant plus nécessaire.. Dans tous les cas, refuser le scandale de la mort et espérer, sinon un au-delà, du moins une signification plus vaste, et exprimer un désir d’éternité et d’absolu, est consubstantiel à mon sens d’une profonde et véritable exigence de justice: refuser le mal partout, dans les actions des hommes et dans le fonctionnement de la nature.
Si je devais nommer un contraire absolu de ma pensée dans le paysage intellectuel actuel, je pense qu’il s’agirait de Nick Land. Dans un article intitulé “The no-human future”, le philosophe Vincent Lê, qui est spécialiste de son oeuvre, souligne l’importance qu’y occupe la mort, comprise comme horizon ultime et cessation définitive de toute existence, en tant que critère de la capacité de toute philosophie à atteindre le réel:
“Humanity is destined to die. This fact, Land writes, ‘is amongst the most basic thoughts, and no more than the most elementary qualification for philosophy, since to think on behalf of one’s species is a miserable parochialism.’
Herein lies Land’s solution to overcoming post-Kantian phenomenology: make death the criterion for judging every philosopher’s credibility. No one can claim to have truly grasped reality if they have not acknowledged the finitude of their own thought. Instead of Kant’s transcendental idealist critique of thought’s attempts to go beyond itself (by subsuming the things in themselves under the concepts of reason), Land proffers a transcendental materialist critique. He criticises most philosophers for failing to look beyond their own reflection. He does this by anchoring philosophy in a material reality that thought cannot fully subsume – namely, death, which marks the complete cessation of thinking.”
Cette intuition du caractère indépassable de la mort l’a progressivement conduit à concevoir l’aliénation capitaliste qu’il dénonçait initialement comme une donnée constitutive du réel qu’il convient non seulement d’accepter mais d’embrasser et d’affirmer, et à devenir l’un des principaux théoriciens de la néoréaction et des “Lumières Sombres “(l’expression est de lui):
“The difference is that Land thinks we can do nothing about this, so that the moral outrage of anti-capitalists is in vain. He also thinks that we should affirm such dehumanisation, at least if our goal is to grasp the real by stripping it of all anthropomorphic dissimulations. Seen from this more inhuman and critical perspective, anti-capitalist struggle is but the last-ditch effort to prevent or at least slow down the human species’ extinction. That is, anti-capitalists have correctly identified the radical power of capitalism, but waste their energy trying in vain to rein it in. Understood in this way, the anti-capitalist Left are now the conservatives, while the libertarian Right have become the revolutionaries as they struggle to unfetter capitalism from all restraints.”
Bien sûr, Nick Land est un cas extrême qui n’engage pas l’ensemble des athées. Et j’avoue que dans mon état actuel, je crois moi-même qu’il n’y a rien au-delà de la mort et que les lois de l’entropie sont la signification ultime de notre existence et de nos rêves. Mais face à la divinité apparente de la mort, telle que perçue par nos esprits rationnels, et de la pesanteur du réel, je dis “non” et “non serviam”, et je choisis le rêve et l’imagination créatrice des romantiques.
Mon satanisme romantique s’oppose au christianisme:
Il est sans doute tentant à ce stade, pour certaines personnes qui me lisent, de pointer que certaines de mes références principales (Blake, Hugo, voire Weil plus bas) sont en fait chrétiennes, que refuser la perspective de la mort est aussi une intuition très chrétienne, et qu’il serait plus simple pour moi de l’accepter et de me revendiquer d’une forme de christianisme ésotérique et progressiste, plutôt que de persister à me dire sataniste.
Comme je l’exposais il y a bientôt dix ans dans mon billet “Pourquoi je suis devenu sataniste”, je n’ai pas vraiment choisi d'être sataniste. Je n’ai pas, par exemple, délibéré rationnellement en soupesant les mérites respectifs des visions du monde proposées par saint Augustin ou saint Thomas d’Aquin d’un côté, et d’Anton LaVey ou Michael Aquino de l’autre. J’ai été brièvement sataniste à la fin des années 1990. Puis je suis (re) devenu catholique au début des années 2000. Si je suis retourné au satanisme à la toute fin de 2015, ce que je ne souhaitais vraiment pas faire jusque-là, c’est que ma foi chrétienne s’est épuisée face à l’adversité que j’ai rencontré dans l’Église catholique et chez certains protestants, évangéliques ou “attestants”, qu’il n’en restait plus rien ou presque. Entre la fin novembre 2015, alors que je venais de découvrir le Temple Satanique juste après le choc des attentats du 13 novembre, et novembre 2016, j’ai continué à lutter contre moi-même. Je voulais rester catholique. Je ne voulais pas céder. Le 25 mars 2016 (le lendemain de mon anniversaire), j’écrivais encore, dans un billet intitulé “” Je déteste Pâques”” (dans le lequel je réagissais au billet ainsi intitulé de feu Ash Astaroth):
“Pâques, pour moi, c'est donc un moment de fête, qui correspond à certains de mes meilleurs souvenirs (et aussi le moment où je relâche certains efforts, il faut bien le dire).
J'avoue que cette année, ça ne s'est pas trop passé comme ça, et que j'ai plutôt traversé une période de retrait, et même de prise de distance, par rapport à la pratique religieuse. J'espère qu'elle ne durera pas.”
Deux mois auparavant, j’assistais en famille à la messe des obsèques de mon grand-père paternel et je m’y sentais catholique, quoiqu’un peu déphasé et profondément las. La cérémonie suivante fut pour moi le jour des morts du 2 novembre 2016, à cause du décès de mon grand-père là encore, et je ne ressentais plus rien de mon ancienne foi. Je me demandais presque ce que je faisais là, au-delà du soutien à mes parents. Entre-temps, j’avais été aspiré par mes recherches sur le satanisme et l’ésotérisme, un univers que j’avais quitté un quart de siècle plus tôt et qui me convenait à nouveau beaucoup mieux que le catholicisme. Quelques jours plus tard, Trump était élu et je découvrais avec fureur, mais sans surprise, qu’une majorité de catholiques américains avaient voté pour lui. Je ne crois pas l’avoir écrit dans mes précédents billets, mais c’est le point de bascule qui m’a fait abjurer la foi catholique définitivement et m’a conduit à poster explicitement sur les réseaux sociaux, où j’avais de nombreux mutuels chrétiens, mon affiliation d’alors au Temple Satanique.
Je n’ai pas l’impression d’avoir choisi de cesser d’être catholique et de devenir sataniste: ça m’est littéralement tombé dessus, et s’est imposé à mon âme.
Je hais l’Église catholique. Je veux qu’elle soit détruite et qu’elle disparaisse de la mémoire collective. Je reproche en premier lieu à ses dirigeants et défenseurs de mentir sur son fonctionnement et ses objectifs. Quand j’étais catholique et qu’il était question des points de difficulté de son “enseignement”, j’entendais souvent faire référence à sa “prudence” (ecclesia semper reformada etc.) et à ses experts qui réfléchissent et avancent dans l’ombre. Quand j’ai voulu comprendre en 2011 pourquoi elle s’opposait aux études de genre, j’ai constaté qu’elle s’appuyait essentiellement sur de faux experts ad hoc (comme Anatrella!) pour conforter des présupposés idéologiques, et surtout, des relations hiérarchiques de pouvoir en son sein. Quand je me suis intéressé en 2014 à la manière dont elle justifiait son autorité morale et religieuse, j’ai découvert que loin d’être à l’écoute de celles et ceux de ses théologiens qui tentent de se confronter honnêtement à ses contradictions et d’apporter des solutions nuancées, elle les écarte très régulièrement de toute situation d’influence, de mémoire récente dans les années 1990-2000, par exemple. Quand j’ai voulu vérifier à partir de 2016 ce que racontaient les exorcistes, dont on m’avait tant vanté le sérieux et la prudence, j’y ai vu une poignée de charlatans qui travaillent en électrons libres et qui ne connaissent pas le premier mot du satanisme et de l’occultisme, sur lesquels ils sont perçus comme des autorités. Et c’est toujours comme ça: de prime abord, la doctrine catholique apparaît comme une cathédrale d’érudition, de réflexion et de prudence, mais dès qu’on commence à tirer sur une pierre qui dépasse, et il y en a un certain nombre, tout l’édifice menace de s’écrouler. Et tout ceci, je l’ai perçu avant même de connaître tous les très nombreux mensonges liés à la crise des abus. Déjà sataniste, j’ai naïvement cru que les allégations de pédocriminalité contre divers prêtres et communautés catholiques étaient exagérées, et que Benoît XVI avait initié un grand ménage. Puis, comme tout le monde, j’ai découvert l’affaire Preynat… et tout le reste.
Je reproche ensuite à l’Église catholique de déshumaniser celles et ceux de ses fidèles les plus soucieux de “cohérence” et de fidélité envers l’autorité de son “magistère”: de corrompre leur désir de faire le bien pour les tourner vers le mal. En affirmant que certains de ses énoncés, non révélés, sont connexes à la révélation et doivent être tenus définitivement, elle marque du sceau de l’éternité et de l’infini des idées finies et contingentes, et fait acte d’idolâtrie. Ce qui concrètement signifie qu’en requérant un “assentiment de foi théologale” de tous les fidèles, sous peine d’hérésie (CDF, Note doctrinale illustrant la formule conclusive de la Professio fidei, été 1998) à des opinions humaines, historiquement situées et pour plusieurs manifestement fausses et nocives, le magistère catholique paralyse leur discernement moral et les enferme dans une forme de double conscience: opposant celle de la possibilité du mal à celle de la possibilité de l’hérésie, et les contraignant à choisir entre le souci sincère, conséquent et efficace de leur prochain (y compris femmes, personnes LGBTQ+ etc.), et l’obéissance à l’Église, alors que le premier devrait éclairer et conditionner la seconde et la seconde faciliter et soutenir le premier.
On objectera que j’ai clairement un gros problème personnel avec l’Église catholique, mais qu’il y a bien d’autres manières d’être chrétien et qu’il n’est nul besoin d’apostasier et de se dire sataniste pour tenir des positions proches des miennes. En premier lieu, le catholicisme est la foi dans laquelle j’ai grandi, qui conditionne la perception et ma compréhension du christianisme, et il n’est pas si facile de se détourner d’un tel héritage. Quand j’ai tenté de me tourner vers l’EPUDF en 2014, j’ai échoué, car je ne me sentais pas vraiment à ma place. J’avoue être par ailleurs un peu influencé par un argument du Cardinal Paul Newman (1801-1890) au sujet de ce qu’il appelle le “christianisme historique”, dans son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne (1845). De ce que j’ai compris, il cherche à montrer contre le théologien anglican qu’il fut, qu’il n’est pas si aisé de dissocier ce que serait le le message originel du Christ de l’histoire de sa transmission et de son interprétation jusqu’à nos jours, qui en Occident s’identifie largement et jusqu’au XVIème siècle à l’histoire de l’Église catholique. Je n’ai vraiment pas le niveau théologique nécessaire pour entrer dans une discussion précise de son argument, mais je pense que deux types de personnes arrivent de nos jours malgré tout à rester catholiques, ou même plus largement chrétiennes: les premières ont abdiqué tout discernement moral authentique au nom de leur fidélité au magistère (ou à d’autres formes d’autorités ecclésiales dans le cas des autres dénominations) et sont à mon avis enfermées dans le déni des conséquences morales de leurs choix. Les secondes semblent au contraire avoir réussi à dissocier un message originel d’une concrétisation dans l’histoire qu’elles réprouvent en partie. Je n’ai pas le genre de disposition d’esprit qui me permette d’opérer de la sorte. Je ne pense pas qu’elles ont nécessairement tort, et il est possible que les formes majoritaires de christianisme puisse se réformer, même si à mon avis, dans le cas de l’Église catholique il faut absolument tout remettre en cause pour qu’une telle issue soit seulement envisageable, jusqu’à la signification même qu’elle donne à ses sacrements. Par ailleurs, je lis avec intérêt sur les réseaux sociaux un certain nombre de théologiens et de théologiennes qui savent beaucoup plus de choses que moi, ont des tas de nuances très intéressantes à apporter sur le fonctionnement de l’Église catholique et qui semblent tout aussi conscients que moi de ses nombreux problèmes et désireux d’en sortir. Et qui quelque part, pourtant, m’agacent un petit peu. Je suis sûr que dans le Ciel des Idées, on peut faire dire plein de très belles choses au catholicisme, mais les mêmes problèmes reviennent tellement systématiquement, et tout est tellement verrouillé et même de pire en pire qu’il est difficile de ne pas en tirer des conséquences, a fortiori de la part d’une institution qui prétend représenter le Christ sur terre. Et je ne peux oublier 2012-2013, quand tant de personnes catholiques si ouvertes et si raisonnables sont devenue d’un seul coup comme hypnotisée par l’autorité de l'Église, prophérant soudain des horreurs et manifestement incapables de seulement accepter qu’on puisse être en profond désaccord avec elles sans être totalement idiot ou mal informé, pour se réveiller quelques années après de leur fascination, toutes surprises de ce qui s’est passé, ni les crimes commis par plusieurs gouvernements contre les personnes LGBTQ+ et les femmes, avec la complicité tacite ou explicite des autorités catholiques. Je ne le pardonnerai jamais à l’institution catholique.
De manière générale, je pense qu’il n’y a pas d’essence de telle ou telle religion et que la plupart sont capables du meilleur comme du pire, suivant les déterminations historiques auxquelles leurs adeptes sont confrontés, y compris le christianisme donc. Mais je ne peux pas faire que ma volonté personnelle consente à rester catholique. Ce que j’ai vu de l’état actuel du christianisme, au travers en particulier du catholicisme et aussi de cette manifestation particulièrement extrême qu’est le fondamentalisme évangélique pèse de manière invincible sur ma conscience et me rend insupportable l’idée même de rester chrétien, de partager un nom et des convictions avec ces personnes.
D’un point de vue plus doctrinal, je suis contre les notions mêmes de catholicité et d’orthodoxie. Dans un billet récent, intitulé “Réflexion sataniste sur "l'unité" de l'Église catholique”, j’écrivais:
“Je crois, profondément, en la capacité créatrice des hommes et des femmes, et en leur capacité à inventer, au fil des époques, de nouvelles formes de bien, de nouvelles manifestations de beauté, et même de nouvelles conceptions de la vérité qui enrichissent le monde et la société. C’est pourquoi je m’intéresse depuis l’enfance aux manifestations culturelles et politiques des marges, des minorités, du “peuple” bien plus qu’aux conceptions figées et “académiques” (ce qui a ici le sens de consensuel pour les couches sociales aisées et “cultivées”).
C'est pourquoi je suis pour la prolifération des religions, des spiritualités et des hérésies et contre la notion même d’orthodoxie: le bien n’est pas pour moi un dépôt à protéger, mais une enquête et une conquête à toujours recommencer. Même si malheureusement à la prolifération des nouvelles formes de bien répond la prolifération des nouvelles formes de mal, dans une lutte et une dialectique incessante. C’est pour moi la structure du réel, et non un argument contre la multiplicité.”
Je considère la diversité des religions et des spiritualités comme une richesse et non comme un danger, même si certaines façons de croire ou d'être spirituel sont nocives, dans les formes majoritaires comme marginales de religiosité. C’est pourquoi je suis en désaccord avec les guénoniens sur l’opportunité de distinguer entre un “vrai” ésotérisme et des contrefaçons comme, selon eux, l’occultisme Je crois que toutes les formes de recherche de sens et d’absolu, même les plus apparemment rudimentaires, méritent leur chance de nous surprendre en bien. “L”Esprit souffle où il veut”, dirais-je si j’étais encore chrétien. Et c’est pourquoi la manière dont, dès les premières décennies de son histoire, le christianisme s’est efforcé de définir une orthodoxie et de condamner et de rendre impossible à confesser tout ce qui en dévie, m’est répugnante, même si j’ai bien conscience de la différence de contexte historique. Comme Blake, je me méfie par principe des institutions religieuse, et comme lui, je pense que: “As all men are alike, tho' infinitely various; so all Religions: and as all similars have one source the True Man is the source, he being the Poetic Genius.” (All Religions are One, 1788).
Et tout bêtement je n’ai plus la foi. Le Christ et la tradition chrétienne ne signifient plus rien de positif dans mon cœur, et je tire ce qui me reste de joie et d’espérance de la figure de Satan telle qu’elle a été réhabilitée dans le romantisme puis dans la culture populaire et certains courants occultistes. Je ne vais pas faire semblant d’re chrétien alors que mon ancienne foi s’est complètement desséchée et dissipée, et que l’identification sataniste s’est imposée à ma conscience, pour satisfaire à une pression sociale.
Mon satanisme romantique n’idéalise pas la figure de Satan: il l’accepte avec ses défauts, et rejette le réalisme moral
Stanislaw Przybyszewski (1868-1928), qui n’appartient pas au courant littéraire du romantisme mais du décadentisme, mais qui est considéré par le chercheur Per Faxneld comme le premier sataniste historique “stricto sensu” écrivait dans La Synagogue de Satan (1897):
“Satan, en tant que le Paraclet, dans le sens de ce qu’est le Saint Esprit, est une ineptie. Satan qui crée la vie, la détruit à nouveau; il crée l’évolution et la détruit continuellement à nouveau, Satan ne peut être un sauveur.”
Comme nous l’avons vu plus haut, les satanistes romantiques étaient également conscients de l'ambiguïté du personnage, au point que Shelley a fini par lui préférer la figure, similaire mais moins arrogante, de Prométhée.
On peut rapprocher cette prise de conscience, à un niveau trivial, de l’idée bien actuelle, et que je fais mienne, qu’il faut se défier des sauveurs et des héros, des hommes providentiels, et qu’il faut éviter de personnaliser les luttes. Aussi généreuse et sainte qu'une figure puisse apparaître, elle finit toujours par décevoir, et il n’y a qu’à regarder d’ailleurs l’histoire récente de l’Église catholique pour s’en convaincre. Raison de plus donc, pour ne pas trop s’identifier à la figure de Satan et mettre tous nos espoirs dans cette identification: outre qu’il s’agit d’un personnage mythologique et non d’une personne réelle, il n’a rien d’un saint, et même dans ses représentations les plus bienveillantes, il est un reflet de certaines des pires tendances de l’orgueil humain, s’il en manifeste aussi certaines des plus belles.
De manière sans doute plus intéressante et féconde, on peut rapprocher cette ambiguïté foncière du personnage de la critique formulée par William Blake du réalisme moral. Dans un article intitulé “Cruel Holiness and Honest Virtue in the Works of William Blake”, un universitaire, Harry White, montre que William Blake était un nominaliste qui critiquait dans les systèmes moraux rationnels la tendance à faire du bien et du mal des qualités réelles:
“Blake thus attacked the moral virtues from a nominalist standpoint, showing that one of the most dreadful consequences of the sleep of Ulro is the belief that the abstract terms good and evil denote actual characteristics within persons—a belief no different in kind from the equally erroneous opinion that material substance refers to a thing that actually exists in nature or that Nobodaddy identifies a being abiding in the distant sky. “Goodness or Badness,” Blake noted, “has nothing to do with Character” (On Homers Poetry, E 269).
Like all other abstractions, good and evil are created by “the Reasoning Power,” in this case by taking “the Two [real, existing] Contraries which are calld Qualities . . . / . . . [and naming] them Good & Evil / From them . . . [making] an Abstract, which is a Negation” (Jerusalem 10:8-10, E 152-53). Here and elsewhere, Blake used the term negation, meaning an “unreal thing, a nonentity” (see negation in the OED), to identify any abstraction which the reasoning faculty creates and which men then mistake for an existing entity or quality. “Negations [like good and evil] Exist Not,” although rationalists often presume that they do because their reasoning power has produced a “false appearance which appears to the reasoner” (Jerusalem 17:34, E 162; Milton 29:15, E 127).”
Note: malgré les attaques ci-dessous contre la “Raison”, il convient de ne pas caricaturer Blake comme un irrationaliste anti-sciences, comme le montre White dans son autre article “Blake’s Resolution to the War Between Science and Philosophy”.
La critique de Blake ne porte pas sur des contenus moraux, mais sur l’analyse intellectuelle courante de ceux-ci. Il ne nie pas que certaines actions et certains comportements puissent être mauvais et causes de souffrances, et que d’autres puissent être objectivement bénéfiques. Ce qu’il refuse, c’est l’idée suivant laquelle le bien et le mal (ou encore le péché) sont des caractéristiques qui habitent tel ou tel individu ou telle ou telle catégorie de personnes. Si j’écris que tel ou tel individu est grand ou chauve ou a les yeux bleus, je décris une qualité qui l’habite effectivement. Mais si j’écris qu’il est bon ou mauvais, et quand bien même son comportement personnel l’illustre abondamment, je ne décris pas une qualité, mais un état. Cet individu habite l’état qu’est le bien ou le mal ou le péché. Mais il n’est pas habité par lui. Cet état n’a pas d’existence intrinsèque mais est une abstraction de comportements particuliers. Certes, pour la théologie chrétienne et depuis saint Augustin, le mal et le péché ne sont ni des substances ni des qualités, mais résultent du refus du bien par une volonté perverse. Mais ce refus altère les qualités morales des créatures et en place certaines au-delà de la Grâce. C’est cela que William Blake refuse, et la doctrine du péché originel d’Augustin tout particulièrement.
Un autre reproche que Blake formule contre les énoncés moraux rationnels est de fonctionner suivant le principe de non-contradiction: par exemple, les vertus morales fonctionnent généralement par paire de contraires opposés. Or selon lui, “les contraires sont également vrais” , “tout ce qui existe est saint”, et la colère du tigre et la douceur de l’agneau plaisent toutes deux “à Dieu”:
“Disputes can never occur among contraries, but when contraries are redefined in moral terms, when, for example, gentleness and meekness are said to be good, it follows necessarily—it is a simple matter of logic—that their contraries wrath and wildness must be thought of as evil. Explicit moral praise of anything implies a condemnation of its contrary. As soon as you define some joy or desire or belief as good, you negate and therefore condemn its contrary as evil, for unlike contraries, the negations that men derive from them cannot possibly function in harmony and are always at war”
Comme White le souligne ensuite, Blake n’a donc pas d’objection contre le contenu des systèmes moraux mais contre la manière dont ils opèrent. Il pense comme vous (la plupart d’entre vous en tout cas) et moi que le meurtre, est condamnable. Non pas parce que tuer quelqu’un, “c’est mal”, mais parce que c’est source de restriction pour autrui. Il ne s’agit pas de formuler un système moral qui définit et distingue ce qui relève du bien et du mal, mais de plaider pour une société où la restriction est minimale et la tolérance maximale (je développe ma propre perspective politique dans les points 5 à 7 ci-dessous).
J’ai fortement simplifié le propos du texte de White, que j’invite chacune et chacun d’entre vous à lire. Voici ce que j’en retire pour mon propos:
Même si après le Mariage du Ciel et de l’Enfer, Blake revient à un usage habituel, dans ses poèmes, du personnage de Satan, pour désigner tout ce qu’il condamne, à commencer par les systèmes moraux rationnels des religions traditionnelles, il me semble qu’au regard d’un tel nominalisme moral, l’idée même d’une créature qui personnifie le Mal, et que tant de chrétiens, voire de musulmans aiment à nous présenter quotidiennement, à nous satanistes, sur les réseaux sociaux, comme une évidence, est foncièrement problématique et contestable. Franchement, tout ce qui fait tenir l’idée du diable est le contenu des textes bibliques, dont en tant qu’apostat je me balance, et l’hypothèse que le mal est une réalité suffisamment univoque et objectivable pour qu’une seule créature puisse le personnifier et en constituer la source, qui n’est ni une évidence, ni quelque chose de démontré, ni une idée souhaitable, comme exposé dans les lignes qui précèdent.
Sur ce sujet, je suis peut-être quelqu’un d’extrêmement stupide, mais je n’ai jamais compris comment l’hypothèse du diable pouvait permettre de répondre à la question du mal sans mettre en cause l’omnipotence ou la bonté divines. Si le diable a chuté, c’est parce que Dieu l’a permis, ce qui contrevient à sa bonté, ou bien qu’il n’a pas pu l'empêcher, ce qui contrevient à son omnipotence. Si c’est parce qu’un plus grand bien doit naître de cette chute, par exemple le triomphe de la liberté humaine, c’est qu’il n’était pas envisageable que ce triomphe advienne sans la chute de Lucifer. Si c’est parce que ce n’était pas possible, cela limite à nouveau l’omnipotence divine. Si ce n’était pas souhaitable, c’est la bonté divine qui est mise en cause. Dans tous les cas, l’invention, si je puis m’exprimer en ces termes, de la figure du Diable n’explique rien, ne résout rien et semble inutile, au non théologien et apostat que je suis en tout cas.
Pour revenir au satanisme, et pour reprendre la citation liminaire de Przybyswewski, “Satan, en tant que le Paraclet, dans le sens de ce qu’est le Saint Esprit, est une ineptie”.
L’une des idées intéressantes dans le satanisme est justement de suggérer une porte de sortie hors du genre de vision du monde qui pose le bien et le mal comme des prédicats univoques et réels. L’une des intuitions les plus communes à l’énorme diversité des satanistes en circulation, à part peut-être, et encore l’Ordre de Neuf Angles et certains black metalleux des années 1990, est de refuser l’idée que Satan est la personnification d’une réalité qui est le Mal. Mais si j’inverse cette représentation et que je fais de Satan la personnification d’un nouveau Sauveur en lutte contre la tyrannie divine, je ne sors pas fondamentalement de cette vision du monde: j’en modifie juste les mots.
Mettons des chrétiens progressistes qui considèrent que Trump est l’Antéchrist, que par sa soumission au forces de Mammon (l’argent donc), son alliance avec des païens (les païens et satanistes pro-Trump ça se trouve maheureusement très facilement) et son alliance avec des faux prophètes (la droite chrétienne), il est une personnification du Mal et accomplit l’oeuvre de Satan sur terre. En tant que sataniste progressiste, je suis tout à fait d’accord qu’il est une ordure avec une quantité de sang incalculable sur les mains,et j’espère moi aussi que la suite de son règne sera extrêmement brève et que lui et ses alliés recevront un châtiment exemplaire.
Maintenant, si j’écris qu’il est la personnification de la tyrannie chrétienne, comme en témoigne son alliance avec les évangéliques et les catholiques traditionalistes, et que la figure de Satan et sa révolte contre Dieu dans le Paradis Perdu est un modèle utile pour penser la résistance, je ne sors pas fondamentalement de ce type de représentation philosophique: j’en inverse juste les termes sans en modifier réellement la démarche et le contenu. Si le satanisme doit devenir plus qu’une astuce stratégique et devenir un courant de pensée avec lequel compter, il faut penser mieux les questions du bien et du mal et autrement (au passage, et avant que de vrais philosophes ne tombent sur cet article et me crucifient tête en bas, oui, je sais qu’il y existe des réflexions plus nuancées et satisfaisantes intellectuellement que ce que je viens de décrire dans la théologie chrétienne actuelle. Raison de plus pour les satanistes de ne pas non plus s’en contenter).
Mon satanisme romantique est mythologique et spirituel
Contre la pesanteur: l’absolu. Il existe un plus petit dénominateur commun entre la théologie chrétienne, le courant littéraire du satanisme romantique, les différents courants ésotériques occidentaux, et parmi eux différentes formes de satanismes occultistes: et c’est l’influence, à des degrés très divers, de Platon, notamment dans ses interprétations néo-platoniciennes.
Dans un article intitulé The Neoplatonic Tradition on the English Romantic Poetry. 1757-1850, José Miguel Vicente Pecino montre l’importance du néoplatonisme, dans la version de Plotin et de Porphyre, sur divers auteurs et courants d’idées du XVIIème siècle et du XVIIIème qui en retour ont exercé une forte influence sur la poésie anglaise romantique. Il attribue au néoplatonisme de Plotin les caractéristiques suivantes: le dépassement du dualisme platonicien par la procession de l’âme vers le corps, la formulation du principe d’unité, d’intellect pur, de mouvement et de force vitalisante au delà de la matière, la théorie des émanations, le développement de l’idée platonicienne, introduite dans le Timée, de l’Âme du monde, qui a eu une influence énorme sur l’ensemble du romantisme, et le concept d’hypostase. Quoique critiqué sous le mot de paganisme par les théologiens chrétiens, le néoplatonisme a à la fois survécu, à la fois par son influence a contrario sur eux et par des réapparitions périodiques au sein de différents courants de pensée hétérodoxes, dont la kabbale juive. Parmi ceux-ci, l’auteur cite sur la période qu’il examine l'anti mécanisme de Newton, l'école des platoniciens de cambridge, les philosophies panthéisme et panthéistes respectivement de Swedenborg et de Spinoza, le “mysticisme” de Jacob Boehme et le naturalisme alchimique de, à nouveau, Newton, et du médecin hollandais Herman Boerhaave.Selon l’auteur, des poètes comme Blake, Shelley et Coleridge, étaient sensibles à l’influence néoplatonicienne de tous ces courants hétérodoxes, “mais aussi au vaste mouvement spirituel qui soutenait la Révolution française et l’idéalisme post kantien de la métaphysique allemande”. Il rappelle que Shelley, quoique sceptique, est considéré comme le “plus néoplatonicien” des poètes romantiques, par opposition à Byron, et en reprend plusieurs thématiques, comme la quête de la vérité ultime, la nostalgie de l’Un ou encore la fascination pour l’idée de l’Âme du monde. Il souligne également que Blake connaissait le néoplatonisme par les platoniciens de Cambridge, et également via Swedenborg, mais voit dans le Mariage du Ciel et de l’Enfer un rejet de ses influences. On peut cependant estimer que l’influence du néoplatonisme, que Blake connaissait en particulier par les traductions de Thomas Taylor, perdure tout au long de son œuvre, notamment dans les Chants de l’Innocence et de l’Expérience, et les poèmes prophétiques. Si l’on prend les romantiques français, le néoplatonisme est également une influence importante chez Victor Hugo, considérée par ses spécialistes comme particulièrement identifiable dans la Légende des Siècles. Il semble également que le néoplatonisme constitue une influence connue de George Sand, perceptible dans des romans comme Spiridion ou Laura.
Les tentatives d’appropriations satanistes du platonisme sont attestées depuis au moins Michael Aquino, mais je suis particulièrement intéressé par une démarche beaucoup plus récente, qui tente de rapprocher la théurgie du néoplatonisme tardif des relectures occultistes contemporaines de la goétie.
Jake Stratton-Kent (?-2023) est l’auteur d’un ouvrage important en deux tomes dont le titre est Geosophia (2010). Ce livre s’inscrit dans le cadre d’un courant occultiste appelé le Grimoire Revival, qui s’intéresse à la tradition des grimoires, c’est-à-dire des manuels de magie composés entre le moyen-âge et le XVIIIème siècle: par exemple la Clavicule de Salomon, le Picatrix, le Grimorium Verum, le Livre d’Abramelin le Mage, etc. Selon Stratton-Kent, derrière le vernis chrétien et kabbalistique, cette tradition dérivait de croyances et pratiques païennes, qui remonteraient aux papyrus grecs magiques, un ensemble de textes syncrétistes rédigés entre le deuxième siècle avant notre ère le le cinquième après celle-ci. Je n’ai pas du tout les compétences nécessaires pour juger de la validité de ses analyses historiques (et je me méfie toujours un peu) mais l’une des implications de son travail est de rapprocher, pour la réhabiliter, la goétie des grimoires de la théurgie des néoplatoniciens tardifs, à partir de Jamblique.
Le néoplatonisme tardif s’oppose à celui de Plotin et de Porphyre sur la question de l’incorporation de l’âme. Pour simplifier, les seconds, ils considèrent que l'âme ne descend que partiellement dans les corps et qu’elle est en contact direct avec l’intelligible. Alors que pour les premiers, l’âme descend complètement dans les corps et perd son contact avec l’intelligible. Cela a deux conséquences directes: l’âme ne peut plus s’élever à la contemplation de l’Un par la seule intellection, et, indissociablement liée au monde de la matière, elle doit composer avec celui-ci, ce qui implique sa revalorisation par rapport aux positions de Plotin ou des gnostiques. Et c’est là que la théurgie devient importante. Jamblique emprunte cette pratique rituelle à un ensemble de textes d’inspiration médio platonicienne connus sous le nom d’Oracles chaldaïques, dont les auteurs sont, au deuxième siècle de notre ère, un père et un fils tous les deux nommés Julien. Il s’agit d’un ensemble de techniques destinées à purifier l’âme puis à l’élever progressivement vers la divinité. L’une des idées centrales qui justifient ces pratiques est que les corps constituent une forme condensée de l’âme, et fonctionnent comme des signatures du monde intelligible. La nature sensible ne se réduit pas à être notre prison, mais constitue également la clé pour en sortir. Les pierres, les animaux, les plantes, les encens forment autant de signes ou de synthemata qui correspondent à certains groupes de dieux ou de groupes de dieux et qui vont faciliter l’union avec ceux-ci, par exemple par des rituels incluant des statues à leurs images faites de certains matériaux. Les dieux, qui existent au niveau des réalités intelligibles, permettent ensuite au théurge d’y participer par leur entremise. Cette remontée fait intervenir un certain nombre de divinités intermédiaires, connues sous le nom de daimones. Celles-ci ont généralement une connotation positive dans les corpus platoniciens et néoplatoniciens, même si Porphyre, notamment, distinguait entre des bons daimones qui assistaient les hommes et des mauvais daimones qui cherchaient à les égarer. Les premiers théologiens chrétiens, notamment Eusèbe de Césarée et Saint Augustin dans la Cité de Dieu, prirent le contrepied de cette conception et dénoncèrent systématiquement les daimones, dont ils ne remettaient pas en cause l’existence, comme des êtres trompeurs qui recherchent notre damnation, les mélangeant au passage avec les shedim des textes religieux hébraïques, pour définir les entités que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de démons.
Les grimoires médiévaux et renaissants intégrèrent cette évolution en distinguant entre la théurgie, qui propose, selon eux, d’invoquer les anges et les archanges, et la goétie, qui cherche à soumettre les démons ou à conclure des pactes avec eux. Les occultistes contemporains du Grimoire Revival sont en train d’accomplir la démarche inverse, en revenant à la conception néoplatonicienne des daimones, et en remettant en cause la distinction entre goétie et théurgie. Cette entreprise suscite l’intérêt de divers satanistes, plutôt situés dans les sphères occultistes. Outre le présent texte, on peut par exemple citer le texte d’Aleph Skoteinos intitulé “Pagan Theurgy for the Left Hand Path: A Short Case for Studying Proclus (and Iamblichus)”.
Les néoplatoniciens tardifs étaient des polythéistes convaincus, qui vivaient à une époque où le christianisme était en train de triompher, et qui prenaient très au sérieux la mythologie grecque. Cela amena l’un d’eux, Proclus, à réhabiliter le mythe. Comme le montre Philippe St-Germain dans un article intitulé “Mythe et éducation : Proclus et la critique platonicienne de la poésie”, Proclus s’attache dans son Commentaire sur la République à mettre en évidence un usage supérieur du mythe, qui sert de “nourriture mystique” à l’individu inspiré et à les tourner les les vérités spirituelles cachées dans ce dernier.
Il me semble que l’on pourrait tirer parti de toutes ces considérations, en reformulant la distinction célèbre entre satanisme athée/rationaliste et satanisme théiste/occultiste sous la forme du couple de propositions suivantes:
un satanisme d’inspiration romantique et platonicienne dans une version restreinte, pour les personnes qui ne ressente pas d’inclination vers le surnaturel, et qui consisterait dans l’exploration intellectuelle, politique, artistique et peut-être même mystique de la la très riche et complexe mythologie autour du diable et des démons, pour valoriser par exemple la défense blakéenne de l’énergie vitale et sa condamnation des restrictions sous toutes les formes.
un satanisme d’inspiration romantique et platonicienne dans une version élargie, qui réponde au besoin de transcendance et d’absolu que ressentent de manière invincible certaines personnes, dont l’auteur de ces lignes, ou qui donne sens à des expérience spirituelles de contact avec des entités spirituelles, et qui utilise l'auxiliaire sensible des rituels et les principes de la théurgie et de la goétie, dans leur version antique ou dans les différentes formes contemporaines de la magie cérémonielle, de la magie du chaos etc. pour tenter d’entrer en contact avec d’hypothétiques réalités d’ordre supérieur.
Mon satanisme romantique est méthodologiquement optimiste, et utopique
Il existe un ouvrage populaire actuellement dans les milieux occultistes et satanistes de gauche que je ne comprends pas et qui me heurte un petit peu: Revolutionary Demonology de l’éphémère Gruppo di Nun. Dans l’introduction, ce collectif d’universitaires italiens présente ainsi son projet:
“The occult war is therefore fought on two irreconcilable fronts: the radical immanentism of a materialist neo-magic, which interprets the Kabbalah as a set of circuits aimed at regulating the energetic processes of the cosmic architecture it manifests, and the absolute idealism of an esoteric fascist tradition that identifies in Kabbalistic architecture a transcendent order emanating linearly from the matter of the universe. We have chosen to emphasise the radical difference between these two approaches by reappropriating the traditional distinction between the Right Hand Path and the Left Hand Path, with reference to their original Kabbalistic meaning, in order to highlight our schismatic tendency in contrast to the reactionary universalism that has characterised much of contemporary magical thought. Against the manic centripetal cult of the Western esoteric tradition, our demonology recognises that the Kabbalistic organism, like a golem self-assembled from mud, is born and extinguished in the materiality of the processes that produce it, which are essentially devoid of human intentionality. To quote Land again:
“Politically, qabbalism repels ideology. As a self-regenerating mass-cultural glitch, it mimics the senseless exuberance of virus, profoundly indifferent to all partisan considerations. Indifferent even to the corroded solemnity of nihilism, it sustains no deliberated agendas. It stubbornly adheres to a single absurd criterion, its intrinsic ‘condition of existence’—continual unconscious promotion of numerical decimalism. Qabbala destines each and every ‘strategic appropriation’ to self-parody and derision […]. Even God was unable to make sense of it.””
Comme indiqué dans la citation, l’un des aspects fort du projets est de faire du Nick Land contre Nick Land, de se réapproprier le jeune Nick Land anticapitaliste de l’époque du CCRU (Cybernetic Culture Research Unit) contre celui réactionnaire du Dark Enlightenment. La citation liminaire de cette introduction est d’ailleurs de Nick land, dans l’article “Meltdown” du recueil Fanged Noumena: ‘Nothing human makes it out of the near future”. Le nom Gruppo di Nun parodie le Gruppo di Ur de Julius Evola. L’introduction est précédée d’un “rituel” intitulé: “Every worm trampled is a star”. Il s’agit évidemment d’une pique contre la célèbre affirmation du Livre de la Loi d’Aleister Crowley: “Every man and woman is a star”.
Dans l’un des premiers chapitres du livre, la suggestion suivante est émise:
“We propose Love for the cosmic process of disintegration and death as an alternative, refusing to articulate the reasons. Love generates itself indefinitely, precipitating, like a sinister spiral, the world into darkness. We love with our bodies burning like supernovae, shining and useless; with every breath, we feed the hungry Beast that wraps us in its dark coils.”
J’ai deux problèmes avec ce projet, que j’ai peut-être mal lu et mal compris. Je trouve en premier lieu réducteur d’identifier purement et simplement les paires gauche/droite et antifascisme/fascisme à celle matérialisme/tout le reste. C’est sa conception du matérialisme qui a après tout jeté Nick Land dans les bras du fascisme. J’y reviens plus bas dans le point 6. En second lieu, il me semble que l’on mobilise davantage et que l’on découvre davantage de ressources et de moyens avec un projet optimiste qu’un projet nihiliste. Je reconnais que l’époque rend particulièrement difficile l’exercice, et mon propre tempérament ces dernières années me pousse à croire que le monde est absurde et que la violence l’emportera toujours. Mais peu importe la “réalité”. L’Histoire montre que les progrès semblent possibles, même quand tout semble s’écrouler. L’Empire, la Restauration, La Monarchie de Juillet, le Second Empire, le régime de Vichy ont tous tenté, pour s’en tenir à la France, d’en finir définitivement avec l’héritage des révolutions de la fin du XVIIIème siècle et les espoirs qu’elles ont fait naître. Ils ont tous échoué et se sont effondrés. Certes, les avancées sont lentes et fragiles, les régressions fréquentes, et les régimes “démocratiques” sont remplis de dispositifs oppressifs et de mécanismes autoritaires, mais en deux siècles et demi, des prises de conscience d'oppressions ont eu lieu et de nouveaux droits conquis, qui auraient paru inimaginables avant, pour les travailleurs, pour les femmes, pour les personnes racisées, pour les personnes LGBTQ+. Certes, l’actualité nous montre combien ces avancées étaient éphémères et fragiles, mais elles ont eu lieu, elles ont été conquises, elles ont sauvé de nombreuses vies et les ont rendues vivables (et chaque vie compte) et pourront être reconquise. Il y a quelque chose de complaisant et de fondamentalement erroné à se replier dans le nihilisme et à présenter le défaitisme comme une sorte de conquête grandiose au nom du réel.
En sens contraire, il me semble qu’il est vraiment utile aujourd’hui de lire Ernst Bloch (1885-1977), l’auteur de l’Esprit de l’Utopie et du Principe Espérance. Cet auteur, qui s’exprime dans un cadre marxiste quoique hétérodoxe, présente deux intérêts à mes yeux:
Comme indiqué, c’est un penseur de l’espérance, et même de l’utopie. Comme il l’indique, un an avant sa mort, dans un entretien avec Jean-Michel Palmier (cité dans l’anthologie de Libertalia):
“L’utopie n’est pas la fuite dans l’irréel. C’est l’exploration des possibilités objectives du réel et la lutte pour leur concrétisation. Il faut croire au Principe Espérance. C’est le mouvement même de l’humanité, celui qui la conduit vers un avenir meilleur, vers un monde plus humain.”
Tournée vers le “non-encore-être”, l’esprit utopique de Bloch ne consiste pas en les rêveries irréalistes et chimériques d’une “fausse conscience”, mais est une “conscience anticipante”. Elle “a pour soi un non-être-encore dont on est en droit d’espérer la venue, c’est-à-dire qu’elle ne tourne pas en rond et n’erre pas dans un possible en trompe-l’oeil, mais anticipe psychiquement un possible réel”. L’imagination utopique, par exemple d’une oeuvre d’art, n’a pas pour fonction d’épuiser des possibilités et des situations, mais de préfigurer, “sur la base de la latence d’un autre côté à venir” (Principe, souligné par Bloch) des possibilités non encore connues. Dans un article intitulé “Ernst Bloch and the Utopian Imagination”, la chercheuse Judith Brown écrit:
“Bloch makes use of the Romantic theory of creativity, seen here as an understanding of the working of the imagination, when he delineates the stages of creative production: ‘incubation’, inspiration and explication.Incubation is preliminary and often lengthy. It establishes a ‘colouring.’ In it expectation becomes a directed receptiveness toward inspiration. Bloch criticizes the term ‘inspiration’ for the way it suggests a source outside the individual subject.His own phrase is the “surpassing expanding element”, by which he seems to mean an element of transcendence that remains consonant with materialist philosophy when understood as a consequence of human action in the world:
“Not only the subjective, but also the objective conditions for the expression of a Novum must…be ready, must be ripe, so that this Novum can break through out of mere incubation and suddenly gain insight into itself. And these conditions are always socio-economic and of a progressive kind.””
Pour Bloch, le “wishful thinking” peut “être informé” et “accueillir la conscience révolutionnaire”, et c’est de l’alliance entre la révélation par l’imagination utopique du “non-encore-être” et du matérialisme dialectique que peut naître le nouveau monde de demain, un monde dont il est important d’espérer qu’il sera meilleur.
Ernst Bloch est aussi un penseur qui quoi que marxiste, et notoirement critique envers l'anthroposophie de Rudolf Steiner après une brève période d’enthousiasme, était très admiratif des philosophies, néo-platoniciennes et souvent ésotériques de la Renaissance, qui constituaient le bain culturel dans lequel sont apparus les grands récits utopiques, et qui selon lui correspondent à la constitution d’un nouveau monde et d’une nouvelle conscience, c’est-à-dire au prélude du monde capitaliste et à l’émancipation de la bourgeoisie.
Dans un article intitulé “Sympathy for the Occult. Ernst Bloch, Antifascism, and Marxist Debates on the Irrational”, le chercheur Mikheil Kakabadze soutient, à partir notamment d’une analyse du livre Héritage de ce temps, avait de réelles affinités pour l’ésotérisme, s’efforçant de “distiller les éléments philosophiquement récupérables de l’occultisme”, et de ““réoccuper” politiquement l’irrationnel”. Ce dernier ne se réduit pas à de la bêtise réactionnaire ou à de la fausse conscience, mais est une conscience en tension avec la rationalité de l’industrie capitaliste, qui est contingente et historiquement déterminée et qui est un mode d’organisation et de gestion du monde. Cette conscience irrationnelle contient des “sources valides de négations”, que la gauche, selon Bloch, doit “occuper et rationaliser” avant qu’elles ne soient récupérées par le capitalisme ou qu’elles n’alimentent la réaction fasciste, et qui incarnent une forme d’espoir. Héritage de ce temps développe le concept de “non-contemporanéité”: certaines couches sociales continuent à vivre dans des temporalités différentes et suivant des modes de production en principe révolus. Il ne s’agit pas d’”arriération”, et le romantisme anticapitaliste de la paysannerie allemande de la République de Weimar, par exemple, peut constituer une forme valide de résistance au capitalisme. Cependant, ces formes non contemporaines de consciences, qui n’ont pas toujours directement accès à la production, notamment chez les classes moyennes, peuvent constituer un “espace illogique” récupérable par la réaction. Cependant, si Bloch critique en ce sens de façon virulente l’anthroposophie et sa collaboration avec le nazisme, il estime que “cela n’épuise ni le contenu social ni même le contenu objectif, le contenu qui, si l’on peut dire, se rapporte à la nature, de ce néo-occultisme” (Héritage, p. 154). Contre Engel, Bloche défend les qualités occultes comme une formulation valide du “problème-de-la-chose-en-soi”, “la matière non percée par le mécanisme” (Héritage p. 154, souligné par Bloch). Se revendiquant de la théorie des signatures de Paracelse et Boehme, il reproche au marxisme de son temps d’avoir conservé une conception mécaniste de la nature, à la fois pour des raisons épistémiques et politiques: les couches non contemporaines de la société associent précisément le mécanisme à leur aliénation. Le marxisme doit pouvoir occuper ce “front irrationnel”. Enfin, Kakabadze rapproche ces considérations de la querelle sur l’expressionnisme et de la conception qu’a Bloch du “montage”: remonter des éléments disparates de la culture bourgeoise pour créer des associations plus subversives.
De façon plus religieuse et théologique et moins philosophique et marxiste, Nicholas Laccetti, dans son étonnant livre The Inner Church is the Hope of the World: Western Esotericism as a Theology of Liberation, qui propose d’unir théologie de la libération chrétienne dans la lignée de Martin Luther King et occultisme thélémite dans celle d’Aleister Crowley, Kenneth Grant et Frater Achad, pour ressusciter l’esprit utopique de la Renaissance, après avoir observé un occult revival dans la jeunesse américaine de gauche, conclut ainsi son ouvrage:
“Yet many legitimate expressions of the One Idea can be found in the world’s historical struggles for liberation - and these include religious expressions which are usually considered fringe, esoteric or occult. All these expressions across human history constitutes glimpses of the glorified humanum, the citizens of the City of the Silver Star who have been freed from the chains of social oppression through the blossoming of a new society and of a new humanity. These shadows of a future aeon can be seen darkly in the magic mirror of Western esotericism. If there is a successful unity to my reflections here, it is to be found in this deep conviction.”
On peut bien sûr être sceptique sur l'avènement d'une société sans oppression, et j’exprime d’ailleurs un tel scepticisme dans mon point 1, ainsi que dans celui qui va suivre. Mais l’Histoire nous montre que les sociétés et les consciences peuvent changer profondément, et en mieux, à condition de se tourner vers l’avenir et d’espérer, plutôt que de se complaire dans la certitude de la mort. Et toute l'ambiguïté de la religion et de la spiritualité est que certes, elles peuvent être instrumentalisées, qu’elles soient institutionnelles et reconnues ou alternatives, comme “fausse conscience “ pour naturaliser et accepter des oppressions, mais qu’elles sont également incomparables pour faire rêver et envisager de nouveaux possibles, de nouveaux “non-encore-être”, et que plus elles sont subversives, plus cette faculté est facilitée. Raison pour laquelle Ernst Bloch admirait tant le pasteur anabaptiste et révolutionnaire Thomas Münzer, auquel il a consacré un livre. Et raison pour laquelle, également, je suis sataniste.
Mon satanisme romantique unit la révolte métaphysique et la critique politique
La politique a besoin de rêves, mais également de réflexion concrète. L’autrice, chrétienne mais réticente envers le catholicisme, Simone Weil (1909-1943), reconnaissait à Marx cette “grande idée” (dans Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, écrit un an avant sa conversion):
“La grande idée de Marx, c’est que dans la société aussi bien que dans la nature rien ne s’effectue autrement que par des transformations matérielles. “Les hommes font leur propre histoire mais dans des conditions déterminées.” Désirer n’est rien, il faut connaître les conditions matérielles qui déterminent nos possibilités d’action; et dans le domaine social, ces conditions sont définies par la manière dont l’homme obéit aux nécessités matérielles en subvenant à ses propres besoins, autrement dit par le mode de production. Une amélioration méthodique de l’organisation sociale suppose au préalable une étude approfondie du mode de production, pour chercher à savoir d’une part ce qu’on peut en attendre, dans l’avenir immédiat et lointain, du point de vue du rendement, d’autre part quelles formes d’organisation sociale et de culture sont compatibles avec lui, et enfin comment il peut être lui-même transformé. Seuls des êtres irresponsables peuvent négliger une telle étude et néanmoins prétendre à régenter la société; et par malheur tel est le cas partout, aussi bien dans les milieux révolutionnaires que dans les milieux dirigeants.”
Cet éloge s’insère cependant dans un chapitre intitulé “Critique du marxisme”, qui décèle chez Marx “deux conceptions distinctes et même incompatible” du matérialisme, l’autre étant sa “conception de la révolution” et plus largement sa philosophie de l’histoire, qu’elle estime “absolument dépourvue de tout caractère scientifique” et qu’elle compare au lamarckisme. Elle reproche par exemple aux marxistes de ne pas avoir véritablement cherché à expliquer, en tout cas à la date de son texte en 1934, pourquoi l’oppression capitaliste ne pourrait se maintenir même une fois devenue un facteur de régression économique, pourquoi elle est “invincible tant qu'elle est utile”, pourquoi “les opprimés en révolte n’ont jamais réussi à fonder une société non oppressive” et “enfin [Marx] laisse tout à fait dans l’ombre les principes généraux du mécanisme par lequel une forme déterminée d’oppression est remplacée par une autre”. Elle souligne cependant dans la conclusion de son ouvrage que malgré le caractère oppressif de notre civilisation, il y a dans l’avancée des sciences et de la technique (mais sans doute pas dans les machines automatiques) des “germes de libération du travail” qui nécessite une étude approfondie de leur histoire et de leurs possibilités, dans une perspective qui ne soit plus celle du rendement mais du “rapport du travailleur à son travail”, en soulignant que même si telles réflexions restaient sans incidence sur l’organisation sociale future, elles resteraient utiles:
“(...) les destinées futures de l’humanité ne sont pas l’unique objet qui mérite considération. Seuls des fanatiques peuvent n’attacher de prix à leur propre existence que pour autant qu’elle sert une cause collective; réagir contre la subordination de l’individu à la collectivité implique qu’on commence par refuser de subordonner sa propre destinée au cours de l’histoire. Pour se déterminer à un pareil effort d’analyse critique, il suffit de comprendre qu’il permettrait à celui qui l’entreprendrait d’échapper à la contagion de la folie et du vertige collectif en renouant pour son compte par delà l’idole sociale, le pacte originel de l’esprit avec l’univers.”
Dans un texte de 1942 intitulé “Condition première d’un travail non servile”, Simone Weil réfléchit à ce qu’est la servitude. Elle observe que tout travail, même dans une hypothétique société égalitaire, comporte un “noyau irréductible de servitude”, parce qu’il naît de la nécessité et non de la finalité. Car l’on travaille pour subsister , et “exister n’est pas une fin pour l’homme, c’est seulement le support de tous les biens, vrais ou faux.” Une condition dans laquelle l’existence devient la seule fin envisageable, et où les jours et les années se succèdent sans changement ni sans aucun espoir de changement est assimilable à de l’esclavage:
“Il ne faut pas chercher de cause à la démoralisation du peuple. La cause est là; elle est permanente; elle est essentielle à la condition du travail. Il faut chercher les causes qui, dans des périodes antérieures, ont empêché la démoralisation de se produire.”
Au-delà d’une grande force physique, des compensations sont nécessaires pour oublier ou atténuer provisoirement cette condition: l’oubli du week-end, les achats, la license, les stupéfiants. Weil souligne qu’en tant que révolte contre l'injustice sociale “l’idée révolutionnaire est bonne et saine”, mais que transformée en une nouvelle passion de domination ou que présentée comme l’abolition définitive de la condition de servitude inhérente au travail elle est un mensonge et un nouvel opium du peuple. Elle estime également que c’est naïvement que la bourgeoisie pense pouvoir apaiser les classes opprimées en leur transmettant sa propre fin, celle de l’enrichissement. En effet des ouvriers ne peuvent pas désirer plus d’argent sans souhaiter à un moment sortir de la classe ouvrière. Les enfants peuvent procurer une fin, mais qui devient douloureuse quand il apparait le plus souvent qu’ils sont “condamnés à la même existence”.
“L’univers où vivent les travailleurs refuse la finalité. Il est impossible qu’il y pénètre des fins, sinon pour de très brèves périodes qui correspondent à des situations exceptionnelles.”
Il ne suffit pas de vouloir épargner aux classes opprimées des souffrances, mais il faut aussi qu’elle ait des joies. Le texte de Simone Weil bascule ensuite vers une perspective explicitement chrétienne, que je ne fais évidemment pas mienne, mais ce qui est intéressant, ce sont les paragraphes par lesquelles elle amorce la transition:
“Il n’y a pas le choix des remèdes. Il n’y en a qu’un seul. Une seule chose rend supportable la monotonie, c’est une lumière d’éternité; c’est la beauté. (...) Tout ce qui est beau est objet de désir, mais on ne désire pas que cela soit autre, on ne désire rien y changer, on désire cela même qui est. Puisque le peuple est contraint de porter tout son désir sur ce qu’il possède déjà, la beauté est faite pour lui et il est fait pour la beauté. La poésie est un luxe pour les autres conditions sociales. Le peuple a besoin de poésie comme de pain. Non pas la poésie enfermée dans les mots; celle-là, par elle-même, ne peut lui être d’aucun usage. Il a besoin que la substance quotidienne de sa vie soit elle-même poésie.”
Alors Simone Weil explique que cette poésie ne peut avoir qu’une seule source qui est Dieu. Je disconviens. Mais ce qui est important ici est que sur le plan philosophique, en même temps qu’elle est chrétienne, Weil est fondamentalement platonicienne. Pour elle, le bonheur est identique à la participation à l’Être, qu’elle identifie à Dieu, et la beauté est une “metaxu” (un terme qu’elle emprunte à Platon), un pont, entre les personnes, mais également vers cette participation. Je la rejoins dans cette valorisation de la joie et de la beauté comme fins dernières des individus, dans la recherche de la justice sociale. La finalité de la politique, à mes yeux comme aux siens, ce n’est pas seulement la fin des oppressions, la liberté, l’égalité des droits, qui sont des moyens indispensables et qui demandent une mobilisation collective pour atteindre cette fin. C’est que les individus, non seulement puissent vivre comme ils l’entendent, mais puissent se donner les moyens d'être heureux. Quand elles et moi parlons de beauté, il ne s’agit pas de la beauté académique des “beaux-arts”, mais d’activités et de significations qui enchantent la vie, et qui lui une signification qui résiste au caractère inéluctable de la mort, qui la fait participer à une forme d’éternité. Pour un certain nombre de personnes, cette beauté, cette metaxu n’a pas nécessairement une valeur explicitement spirituelle ou religieuse: elle peut naître de la fréquentation de la nature, d’un engouement pour une forme d’art ou de philosophie, d’une pratique sportive. Mais pour beaucoup, elle a cette signification spirituelle ou religieuse, ils et elles en ont besoin dans leur vie pour faire face à la servitude et à la souffrance, pas seulement dans leur dimension sociale contingente, mais dans leur dimension existentielle nécessaire: où que ce soit et quand que ce soit, tout le monde meurt, tout le monde perd des proches, tout le monde échoue et ses rêves déçus, même dans les sociétés les plus parfaites. Le sentiment religieux ne se résume pas à de la fausse conscience ou à une distraction de la nécessité de changer les conditions matérielles d’existence. Il est indispensable à de nombreuses personnes pour affronter la perspective du temps qui passe et de la fin de l’existence, c’est un besoin basique de leur existence et pas ou pas seulement inculqué par une certaine organisation sociale déterminée, et cela ne changera probablement jamais, quelles que soient les avancées scientifiques et sociales.
En ce sens, la gauche s’est historiquement égarée en prenant historiquement ses distances avec le sentiment religieux, à la fois stratégiquement, car elle s’est coupée d’une partie de la population pour qui il est primordial, sans qu’il s’agisse uniquement d’”arriération”, et moralement, car il est nécessaire à beaucoup pour que leur vie soit supportable. Je constate qu’elle n'est guère aidée par les religions majoritaires et leurs liens avec les pouvoirs établis. Je considère ainsi la structure actuelle du catholicisme, ecclésiale et théologique, comme indissociable de dispositifs d’oppression. Nous assistons, du fait de la déchristianisation, de l’ensemble des religiosités, souvent d’ailleurs influencées par le néoplatonisme, que le christianisme majoritaire a condamné et écarté du champ des croyances et pratiques acceptables parce qu’elles contredisent ou subvertissent ses dogmes, et qui sont regroupées sous le nom d’ésotérisme. Incontestablement, certaines de ces croyances sont nocives et beaucoup ont été récupérées depuis un siècle par l’extrême-droite. Ce n’est ni universel ni une fatalité. Les confronter positivement et les occuper est inévitable, dans la mesure où elles comportent à la fois la dimension de confrontation à l’absolu qui manque aux grandes théories révolutionnaires, et le caractère subversif à l’égard des dispositifs oppressifs de l’ordre social qui fait défaut aux grandes religions institutionnelles. Beaucoup de représentants et de représentantes de la jeunesse de gauche s’en sont rendu compte et se sont saisies de la la question. Les militants et militantes de gauche et d’extrême-gauche commettent, encore, une erreur historique en considérant cette montée de l’occultisme de gauche comme un danger.
Je m’attends à ce que les réflexions de Simone Weil que je viens de retranscrire soient lues comme du défaitisme et de la fausse conscience. La même Simone Weil, si sa pensée sociale présente certes un certain pessimisme, a été travaillé en usine, a participé aux grèves de 1932-33 en donnant tout son salaire d'enseignante aux caisses de grèves, a hébergé Trotski en fuite (sans pour autant s’entendre avec lui), s’est engagée en Espagne en 1936 contre Franco, et, en 1942, réfugiée aux USA avec ses parents, s'arrange pour venir à Londre s’engager auprès de la France libre, peu avant son décès prématuré. Si l'on regarde du côté des occultistes, je vais prendre deux exemples célèbres engagés à gauche, malgré les grandes réserves que m’inspirent, de manière différente, leurs propositions politiques . Éliphas Lévi, le fondateur de l’occultisme, fut l’un des militants socialistes d’avant 1848 les plus virulents, et fit trois longs séjours en prison pour ses idées. L’engagement politique est totalement indissociable de la spiritualité de Starhawk, la célèbre sorcière et écoféministe, qui a multiplié les actions militantes tout au long de sa vie et a d'ailleurs aussi connu la prison pour ses idées. L'affirmation suivant laquelle l’ésotérisme serait nocif parce qu’il propose de solutions illusoires qui détournent ses adeptes d’une analyse critique des structures matérielles d’oppression et de l’engagement concret pour les changer est un faux-dilemme malhonnête et studpide. Si les récupérations capitalistes et fascistes de l’ésotérisme sont évidentes, de nombreux et nombreuses ésotéristes de gauche font la différence aujourd’hui, et sont capables de concilier pratique spirituelle et activisme politique concret.
Pour revenir brièvement au satanisme en particulier, l’une des difficultés des interprétations satanistes du platonisme, qui est d’ailleurs aussi un germe de réaction en leur sein, présente d’ailleurs chez Aquino, réside dans l’identification courante du satanisme à ce que les occultistes appellent le “Left-Hand Path”. Cette idée a au une histoire compliquée: s’inspire du terme sanskrit Vāmācāra, qui désignait à l’origine des écoles tantriques hétérodoxes. Il fut réapproprié par Helena Petrovna Blavatsky, qui se décrivait comme une adepte du Right Hand Path et identifiait le LHP à la magie noire. Dans son très utile petit livre Querying the Left Hand Path, l’occultiste Phil Hine souligne que l’ésotériste fasciste Julius Evola a joué un rôle important dans la réappropriation et la redéfinition à des fins d’identifications, du concept de LHP. Celui-ci, dans le Yoga tantrique, écrit:
“The ethics of the path of the Left Hand and the disciplines lead to the destruction of human limitations (pasha), forms of anomia, or of something 'beyond good and evil', which are so extreme that they make Western supporters of the theory of the superman look like innocuous amateurs... We are dealing here with a liberty that... has no equivalent in the history of ideas.”
Phil Hine met en relief deux aspects de la conception évolienne du LHP: la virilité spirituelle (vira) et le projet de devenir un dieu. Cette conception a ensuite essaimée chez divers auteurs satanistes ou satanistes-adjacents: Stephen Flowers, Michael W Ford, Thomas Karlsson etc. Le chercheur Kennet Granholm avait même suggéré à une époque de le substituer au satanisme comme concept etic.
Du point de vue de mon manifeste, outre évidemment les implications politiques aberrantes, ce concept de LHP posent deux problèmes, qui m’amène à suggérer que le satanisme dans son ensemble prenne fortement ses distances avec lui:
Il dissocie et oppose, de manière à mon avis artificielle, la recherche de la déification et celle de l’union avec un absolu transcendant, ce qui amène certains satanistes à dissocier des textes ésotériques et philosophiques tout à fait pertinents et inspirants comme du “RHP”.
Il proscrit de manière encore plus artificielle, en vue d’un faux accomplissement spirituel, la cultivation de qualité humaines tout à fait indispensables à l'épanouissement personnel et à la vie en société comme la compassion, l’écoute,etc. présentant comme un chemin vers une forme d’humanité supérieure ce qui est surtout un conditionnement vers toujours plus de médiocrité et d’aveuglement. Pour emprunter la terminologie de Blake, on pourrait y voir une restriction de l’énergie de ses adeptes sur la base d’un raisonnement abstrait, la marque d’Urizen. Deux témoignages illustrent ci-dessous ce dont je veux parler:
Celui de Phil Hine dans le livre cité:
“It seems to be the case that advocates of the left-hand path can only maintain their sense of elite personhood by making extremely simplistic judgements about what they regard as conventional society. So its not unusual to hear proclamations that religious people are all unthinking, scientists are blinkered, or those who are unfit for a new order: the weak, the poor, those judged as deviant, should not receive state assistance, or even should be “culled”. It is this disdain for other people; the utter lack of compassion, the desire to elevate oneself and judge others from the lofty heights of a self-magnifying ideology that ultimately turned me off from the left-hand path.”
Et celui de la musicienne néopaïenne Abby Helasdottir, dans sa recension d’un livre de Kennet Granholm sur le LHP, intitulé Dark Enlightenment mais qui n’a aucun rapport avec Nick Land:
“Granholm peppers his analysis of the Dragon Rouge with quotes from its members who often come across as just a little insufferable. This is due to what one could call left-hand path arrogance, an undeserved confidence that comes from believing that your affiliation to an organisation that prioritises an antinomian spirit makes you unique and outside the bounds of normality; as if merely saying it makes it so. There’s the dismissive attitude to more light-aligned occultists, or the boasting about black magicians actualising by breaking free of imposed morality, ‘loving honestly’ with “a love for the living and not for the meek and dying.””
Mon satanisme romantique explore les marges et écoute les opprimés
Je souhaiterais tout d’abord distinguer fortement ces deux propositions: “explorer les marges”, et “écouter les opprimés”. D’une part, les marges, au sens des marges culturelles, sociales, ne sont pas nécessairement synonymes d’oppression. Si je prends l’occultisme par exemple, les études relèvent assez systématiquement qu’il est principalement répandu dans les classes moyennes éduquées, et certains de ses représentants les plus emblématiques sont issus des classes très aisées (Aleister Crowley par exemple, dont la fortune a financé les nombreux voyages en Asie et qui, durant la première partie de sa vie en tout cas, n’avait pas besoin de travailler et pouvait prendre le temps de lire et d’écrire). L’historien de l’ésotérisme Egil Asprem relève également que parler ostensiblement depuis les marges, en cultivant une image à contre-courant et un discours délibérément choquant n’a pas toujours un coût social, et peut au contraire représenter un bénéfice. Il n’y a pas besoin de chercher très loin dans l’actualité pour trouver des politiques dont toute la stratégie, souvent très efficace, consiste à revendiquer la lutte contre la pensée mainstream et le “politiquement correct”. Le satanisme lui-même, de nos jours, et ne serait-ce qu’en termes d’imagerie, attire dans de nombreuses couches sociales et dans de nombreuses sensibilités politiques, parfois opposés, précisément à cause de sa shock value. Il faut donc se garder de présupposer que parce que certains modes de vie contre-culturels ou certains types de croyances ou de spiritualités alternatives sont “rejetées”, en tout cas à un niveau assez superficiel, par une certaine norme bourgeoise, ils sont “opprimés”. Je me souviens de la façon ridicule et abjecte dont Lucien Greaves, l’un des dirigeants du Temple Satanique, en 2019, avait comparé la représentation vaguement négative des satanistes dans la série Sabrina de Netflix au “blood libel”. Les satanistes ne sont pas discriminés aujourd’hui en France pour leur religion. On peut par contre soutenir qu’aussi bien les juifs que les musulmans le sont pour cette même raison. Et les oppresseurs peuvent agir depuis les marges et en tirer une certaine force politique: c’est le cas du néonazisme, qui est contre-culturel. Inversement, on peut être, par exemple, précarisé ou racisé et n’avoir aucune appétence pour les contre-cultures, d’autant plus qu’un certain nombre d’entre elles, comme tout ce qui tourne autour du metal, sont très connotées “classes moyennes blanches”.
Donc, en me réclamant du satanisme, je lie bien évidemment ma vie et mon discours aux marges sociales et à la contre-culture, mais je ne suis, quelle que soit la mauvaise image de ma religion, pas particulièrement opprimé ni compétent pour m’exprimer sur les oppressions. Je suis un homme blanc blanc, hétérosexuel, cis-genre, secrétaire administratif de catégorie B. Je suis peut-être neuro-atypique, mais globalement valide. J’ai souffert de quelques problèmes dits psychiatriques (dépression et alcool) qui sont aujourd'hui globalement derrière moi.
Ceci dit, mon satanisme explore les marges. Si je considère par exemple la question de l’art, mes deux précédents points, considérés de manière juxtaposée, contiennent une forme de tension. D’un côté, l’art, dans la perspective d’Ernst Bloch, comme support de l’imagination utopique, qui représente le non-encore-être (et Bloch, dans le Principe Espérance, critique l’art dans lequel “la fantaisie se transcende dans la religion: par une percée qui l’arrache à toute création, une percée dans un merveilleux transcendant qui n’est plus de ce monde”), et de l’autre, la beauté comme metaxu chez Simone Weil, qui relie les opprimé/e/s au divin et à l’Être. Disons qu’avec Weil et contre Bloch, je n’envisage pas le bonheur et la fin de la servitude comme purement matérielles, et je considère que pour beaucoup de personnes (mais pas toutes, j’en suis conscient), la joie passe par une sorte de relation, sinon toujours religieuse, du moins spirituelle, à une forme d’absolu, qui peut s’envisager diversement suivant les sensibilités et les cultures. Et avec William Blake, je crois en un art prophétique, qui par l’usage d’une imagination créatrice peut dévoiler de nouvelles formes de rapport à cet absolu. Ces formes de rapports, pour moi, échappent souvent aux conceptions conventionnels et normées socialement de la beauté (l’hideux “Beau” d’Ichtus), et des réappropriations et remise en forme de représentations traditionnelles du mal, du laid, de l’enfermement absolu, en les saturant, peuvent laisser percer de nouvelles apparitions de beauté, de bien et de liberté, parfois contre les intentions de leurs auteurs. C’est pourquoi, bien que je ne sois plus chrétien depuis fort longtemps, je persiste dans de nombreux propos tenus sur mon ancien blog Inner Light (dont tous les billets ou presque sont reportés dans la section du même nom du présent site) sur le black metal, qui, quelles que soient les intentions et convictions de certains de ses pionniers, ne se réduit pas à mes yeux à l’expression du mal et du nihilisme, mais suggère de nouvelles formes de beauté et de transcendance, contre le projet initial. En ce sens, je rejoins un propos important de Bloch dans le Principe Espérance:
“(...) car toute grande oeuvre d’art n’est pas limitée à son contenu manifeste mais est aussi conçue sur base de la latence d’un autre côté à venir, c’est-à-dire sur base des contenus d’un avenir qui ne s’était pas encore manifestés à l’époque où l’oeuvre est née, et au bout du compte des contenus d’un état final encore inconnu.” (souligné par Bloch)
Ce qui explique que le black metal ait touché très au-delà de son public cible initial, jusqu’à certains de celles et ceux qu’il désignait comme ses ennemis.
De manière analogue, je considère que le satanisme, en tant que religion nouvelle, peut au travers du “mal” jusqu’ici perçu permettre de penser et de formuler de nouvelles formes de bien, et au travers du rejet ostensible de “Dieu” permettre de réfléchir à de nouvelles formes de rapport à l’absolu et à nos destinées individuelles et communes.
En ce sens, je formule ma propre version du “Left Hand Path”: chercher de nouvelles formes de bien dans le “Mal” et de nouvelles formes de beauté dans la “laideur”. Et c’est ce que j’entends par l’exploration des marges.
Concernant l’écoute des opprimé/e/ss, il s'agit juste de formuler l’évidence que les personnes concernées par une oppression sont toujours les mieux à même de la décrire et de formuler les stratégies pertinentes pour la combattre. En ce sens, ce n’est pas mon rôle de réinventer le fil à couper le beurre et de proposer mes propres stratégies ou de me réapproprier les leurs sous une formulation personnelle, mais de me tenir à disposition pour changer chez moi ce qui doit l’être et aider sur ce en quoi je peux aider.
Cela dit: pourquoi me tenir à l’écoute des opprimé/e/s? Par empathie bien évidemment. D’un point de vue strictement théorique, cela nécessite une clarification par rapport à certaines analyses qui précèdent dans cet article. Notamment, j’ai beaucoup évoqué Platon et le néoplatonisme dans ce billet. Mon appel implicite à l’empathie ne trouve guère de support, c’est le moins que l’on puisse dire en dépit d’une fausse citation célèbre, chez le premier, qui tend plutôt à la considérer comme une faiblesse de caractère qui corrompt l’analyse politique. De manière générale, le propos de mon billet n’est pas de me dire de façon univoque platonicien, ou même néoplatonicien, mais de tenter de vivifier la “diabologie” sataniste, un tout nouveau champ de spéculation religieuse avec seulement quelques décennies d’expérience et déjà pas mal de fausses pistes, au contact d’une tradition de pensée, et d’une sorte de souffle métaphysique, qui a irrigué l’ensemble de la pensée occidentale et notamment son versant alternatif et ésotérique, et qui comporte pas mal de déclinaisons diverses et de contradictions internes. Je précise que j’aime la contradiction et la tension dans une pensée ou un courant de pensée et que je la trouve saine: ce n’est pas pour moi nécessairement un signe d’échec mais d’ouverture et de fécondité. Je me méfie de l’horrible “cohérence”, si souvent revendiquée de nos jours. Pour revenir au platonisme, celui de Simone Weil n’est pas celui de Plotin qui n’est pas celui de Willam Blake qui n’est pas celui de Jamblique qui n’est pas celui de Victor Hugo qui n’est pas le mien qui n’est pas celui de Swedenborg qui n’est pas celui de Platon. Et quand, à la suite de William Blake, j’oppose la libre autodétermination de l’énergie par rapport aux restrictions d’un certain usage dévoyé de la rationalité discursive, je me situe sur ce point dans un cadre explicitement anti platonicien. Qui est précisément celui dans le cadre duquel je célèbre l’empathie: comme une pulsion saine de la vie psychique qui nous rapproche d’autrui et qui est source d’épanouissement personnel et social. Pour rester dans mes contradictions, que j’assume, revendique et célèbre: des mauvaises langues attentives remarqueront inévitablement que clairement, ce n’est pas le platonisme qui influence ma défense de l’empathie, mais mon ancienne foi chrétienne, alors que je me dis apostat et sataniste, et y verront une sorte d’échec ou de suicide de ma pensée. Je disconviens fortement. En premier lieu, il est classique que plusieurs religions se réclament d’idées communes, par des sortes d’embranchements successifs, tout en se distinguant fortement et prenant le contrepied les unes des autres. Ainsi, les trois religions abrahamiques, ou encore l’hindouisme et le bouddhisme. En second lieu, pour faire une analogie avec la pensée dialectique marxiste, dans une transposition certes idéaliste, on pourrait considérer que l’empathie chrétienne est un moment historiquement déterminé de l’histoire de l’empathie, qui est en train de s’assécher sous l’effet de ses contradictions, et que l’empathie sataniste, dont je ne suis pas l’inventeur mais qui est déjà présente dans le satanisme romantique et dans les diverses organisations qui dérivent du Temple satanique, en constitue un dépassement qui est surgit de ses contradictions et qui visent à les corriger. En ce sens, je ne défends pas l’empathie malgré mon satanisme, mais mon satanisme naît de ma conception de l’empathie -profondément blessée par mon ancienne foi chrétienne, ce qui m’a mené à l'apostasie - qui le définit et l’oriente.
Gloire à Satan!
IV) Quelques textes cités
I)
Ruben Van Luijk, Children of Lucifer: The Origins of Modern Religious Satanism, OUP, 2016
Peter A. Schock, Romantic Satanism: Myth and the Historical Moment in Blake, Shelley, and Byron, Palgrave Macmillan, 2003
Steven Blakemore, “Rebellious Reading: The Doubleness of Wollstonecraft's Subversion of Paradise Lost”, https://www.enotes.com/topics/vindication-rights-woman/criticism/criticism/steven-blakemore-essay-date-winter-1992
John Stoszkowski, “William Blake and the Sacred Power of Imagination. A Creative Revolution of the Soul”, https://www.syntropology.com/p/william-blake-and-the-sacred-power
The Satanic Scholar, “The Miltonic in Mary Shelley’s Frankenstein, on the Novel’s Bicentenary”, https://thesatanicscholar.com/2018/01/01/the-miltonic-in-mary-shelleys-frankenstein-on-the-novels-bicentenary/
II)
Dead Domain, The Lies of the Satanic Temple, https://www.youtube.com/watch?v=3lV8GLQtOTs
Joseph P. Laycock, Speak of the Devil: How the Satanic Temple Is Changing the Way We Talk About Religion, OUP, 2020
“for those in the back, there is no such thing as "romantic Satanism"” https://www.reddit.com/r/satanism/comments/1l8x7t6/for_those_in_the_back_there_is_no_such_thing_as/
Paul Wright, The Crime of Being Poor, part 2, https://wafreepress.org/66/crimeOfBeingPoor.htm
Zeena et Nicholas Schreck, “Anton LaVey, légende et réalité”, https://fr.scribd.com/document/23242703/Anton-LaVey-Legende-et-realite
David Gambacorta, Satan, the FBI, the Mob—and the Forgotten Plot to Kill Ted Kennedy, https://www.politico.com/news/magazine/2020/01/12/fbi-satan-mobplot-kill-ted-kennedy-097180
III)
Darth Manu, Pourquoi le satanisme n’est pas, et ne doit pas être considéré comme la religion du mal, https://aigreurssataniques.eu/pourquoi-le-satanisme-nest-pas-et-ne-doit-pas-etre-defini-comme-la-religion-du-mal
Vincent Lê, The no-human future, https://aeon.co/essays/what-is-nick-lands-philosophy-of-accelerationism-really?fbclid=IwY2xjawTPGHVleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEeJ_b9kWEZg8IGKCwLFwgd15iJOntAnO6nAR71J_vI10fEVqrhOOgMES9xG38_aem_fZK9dvn2fcBAqy8wLJH_Cg
Darth Manu, Pourquoi je suis devenu sataniste, https://aigreurssataniques.eu/pourquoi-je-suis-devenu-sataniste1
“Je déteste Pâques”, https://aigreurssataniques.eu/je-deteste-paques
Pourquoi je suis resté catholique, https://aigreurssataniques.eu/pourquoi-je-suis-reste-catholique
Réflexion sataniste sur "l'unité" de l'Église catholique, https://aigreurssataniques.eu/reflexion-sataniste-sur-lunite-de-leglise-catholique
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Jake Stratton-Kent, Geosophia: The Argo of Magic I&II, Scarlet Imprint, 2010
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