Réflexion sataniste sur "l'unité" de l'Église catholique.
AIGREURS SATANIQUES
6/8/20268 min read


Je relisais Le Mariage du Ciel et de l’Enfer de William Blake (1790), et, cette fois-ci, ce passage m’a plus particulièrement frappé:
"The Giants who formed this world into its sensual existence and now seem to live in it in chains are in truth the causes of its life and the sources of all activity, but the chains are the cunning of weak and tame minds, which have power to resist energy, according to the proverb, “The weak in courage is strong in cunning.”
Thus one portion of being is the Prolific, the other the Devouring. To the devourer it seems as if the producer was in his chains; but it is not so, he only takes portions of existence, and fancies that the whole.
But the Prolific would cease to be prolific unless the Devourer as a sea received the excess of his delights.
Some will say, “Is not God alone the Prolific?” I answer: “God only acts and is in existing beings or men.”
These two classes of men are always upon earth, and they should be enemies: whoever tries to reconcile them seeks to destroy existence.
Religion is an endeavour to reconcile the two.
Note.—Jesus Christ did not wish to unite but to separate them, as in the parable of sheep and goats; and He says: “I came not to send peace, but a sword.”
Messiah, or Satan, or Tempter, was formerly thought to be one of the antediluvians who are our Energies."
Ce poème, bien connu pour sa réhabilitation du diable et son auto-présentation comme d’une “Bible de l’enfer”, est né en partie d’une polémique entre le cercle intellectuel dans lequel gravitait à l’époque William Blake et une église swedenborgienne locale, dont il avait été initialement proche. Il exprime cependant de manière plus générale la détestation de son auteur pour les églises institutionnelles et les approches dogmatiques et rationalistes des religions (Blake croyait en une égale valeur des différentes religions, quand elles sont inspirées par le Génie poétique).
Le poète s’est par la suite orienté vers des représentations plus classiques du Christ et du Diable, mais pour exprimer les mêmes idées.
Dans les lignes qui suivent, je ne vais cependant pas interpréter son projet en tant qu’auteur, mais en tirer une digression personnelle sur la situation actuelle de l'Église catholique.
Dans un billet récent, j’écrivais que ce qui doit permettre de trier les différentes formes de satanisme est “leur capacité ou non à tirer leurs adeptes vers le haut, à les élever en tant qu’individus et en tant que contributeurs à l’humanité”. Je pense la même chose de toutes les formes de religions ou de spiritualité (ou de pensée ou de philosophie), y compris concernant les espèces extrêmement différentes de christianisme, et même de catholicisme, en circulation.
Si je prends l’exemple du satanisme, il est bien connu, et je le reconnais sans problème, qu’il en existe des variétés tout à dégradantes, et nocives tant pour ses membres que pour l’humanité toute entière: l’Ordre des Neuf Angles, The Joy of Satan Ministry (renommé The Temple of Zeus), certaines formes de black metal satanique des années 1990, le Temple Satanique, etc. etc. Ce qui est agréable dans cette religion, c’est que personne ne vient me dire que je dois être en communion avec elles, chercher l’unité etc. Il y a certes l'Église de Satan qui cherche à imposer l’idée qu’elle a “codifié” le satanisme et qu’elle est seule en position de pouvoir dire qui est ou non sataniste, mais en vrai et à part ses quelques membres actifs, tout le monde, à l’intérieur ou en dehors du satanisme, se contrefout de ses jacasseries, sauf peut-être quelques universitaires qui n’ont pas envie qu’elle coupe toutes relations avec eux.
Quand j’étais catholique, la situation m’était plus pénible. Je voyais chaque jour différentes factions s’affronter et se mépriser plus ou moins ouvertement, avec des lectures des évangiles incompatibles, des visions de l'Église incompatibles, des projets politiques incompatibles, des conceptions du bien et du mal mêmes incompatibles… Et quand je dis incompatibles, cela signifie complètement et radicalement contraires. Et pourtant, il fallait “communier”, s’appeler “frères et soeurs”, se “réjouir” (en 2012) de la possible réintégration de la FSSPX, alors que la conséquence immédiate allait être de toute évidence un rééquilibrage massif des forces au profit des factions les plus mortifères et dangereuses pour la société du catholicisme. On pouvait lire des blogueurs s’extasier devant “les nombreuses demeures dans la maison du Père”, et renvoyer dos à dos les forces de désunion que seraient Golias et le Salon Beige (je me suis rendu coupable de ce genre de perspectives il y a bien longtemps), et entendre des prêtres rappeler que l’oecuménisme, ce n’est pas seulement la réconciliation avec les orthodoxes et les protestants mais aussi avec les intégristes.
J’ai de vagues souvenirs de l’importance des sacrements dans la conception catholique de l’unité de l'Église, et de la formule de la constitution dogmatique Lumen Gentium: “L’Église est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain”.
C’est une bien belle théorie, mais concrètement, son application officielle revient aujourd’hui à demander de considérer comme des frères et soeurs et de dialoguer avec des gens qui trouvent non seulement normal, mais souhaitable, de remettre en cause les libertés fondamentales, de mener à la mort des personnes qui fuient des dictatures, de persécuter les minorités sexuelles, raciales et de genre, et qui sont du littéralisme biblique le plus minutieux et exigeant quand il s’agit de dénier le moindre droit aux personnes LGBT ou aux femmes, et de l’exégèse la plus charitable et ouverte à l’interprétation quand il s’agit de justifier les richesses et le statut social de nombre d’entre eux. Qui nomment “cohérence” et “fidélité” leur égoïsme et qui reprochent aux chrétiens d’ouverture de “sélectionner” dans une tradition qui s’est historiquement construite autour de la justification des intérêts des classes sociales dominantes, alors qu’ils ne font le plus souvent qu’en relever les contradictions les plus flagrantes et les méfaits les plus évidents. Inversement, refuser le mal systémique rendu possible et renforcé par la doctrine catholique dans sa formulation actuelle, critiquer son appui objectif, silencieux ou explicite, aux pires dictatures et aux pires inégalités dès lors qu’elles flattent sa doctrine et son pouvoir, éloigne, certes pas toujours, mais de plus en plus souvent de son “unité”.
Il y a un bien et un mal. Dans un billet précédent, j’en donnais ma conception personnelle:
"J’appelle mal ce qui est source de violence pour autrui, et bien ce qui est source de diminution de cette violence. Est bon qui cherche activement à diminuer cette violence. Est mauvais qui y est indifférent ou cherche activement à l’augmenter."
Comme je le rappelais précédemment, le satanisme n’est pas plus que le christianisme, et ne doit pas être, la religion du mal.
Certaines factions du catholicisme sont orientées vers la recherche de la victoire du mal. D’autres vers celle du bien malgré les contradiction avec la lettre explicite du Magistère à laquelle cette recherche les expose. Vouloir “unir” ces factions au nom des sacrements, notamment celui du baptême dont la première affirmation est le refus du mal, n’est qu’une abstraction et n’a aucun sens:
"These two classes of men are always upon earth, and they should be enemies: whoever tries to reconcile them seeks to destroy existence.
Religion is an endeavour to reconcile the two."
Les conflits nées du retour de Trump au pouvoir, le scandale des abus et encore avant les tensions nées autour du style de pontificat de François ont eu le mérite de faire voler en éclat la belle unité de façade, et de dévoiler aux yeux du monde, même catholique, les haines et les hypocrisies qui rongent la vie catholique ordinaire, y compris dans ses plus hautes sphères.
Bien sûr, j’ai conscience que l’être humain est complexe: que le catholique traditionaliste d’extrême-droite (et j’en ai connu plusieurs) peut individuellement, dans le silence de, voire en contradiction avec, ses options politiques, faire preuve d’une grande droiture et d’une vraie générosité. Et que le chrétien d’ouverture qui milite pour l’égalité des droits (ou le militant de gauche ou d’extrême-gauche d'une manière générale) peut faire preuve d’hypocrisie et de soif de pouvoir et de domination (et là encore j’en ai croisé un certain nombre). Le Salut des âmes n’est ni ma prérogative, ni mon souci personnel. Par contre il y a des discours qui sont sources de violences et de souffrances, et des discours qui cherchent à élever et à permettre de vivre une vie digne d’être vécue. Et aucune “unité” théorique ne devrait permettre de faire coexister ces discours au sein d’une même structure et d’atténuer ou de dissimuler leur incompatibilité. Je vois les traditionalistes se lamenter du nouveau schisme avec la FSSPX. C' était en réalité inévitable et une bonne chose. L’unité de l'Église catholique, du moins dans sa configuration actuelle, est un leurre, un mensonge et une impossibilité. C’est en ce sens que je m’approprie cette citation de William Blake.
Digression:
Personnellement, je ne suis pas pour l’unité. Je suis pour la multiplicité.
Les catholiquesTM me rétorqueront que la recherche du bien et du vrai implique celle de l’unité. Je disconviens. Je pense que le bien ou le vrai (ou la beauté) ne sont pas des réalités univoques et données une fois pour toutes, des essences intangibles et immuables.
Je crois, profondément, en la capacité créatrice des hommes et des femmes, et en leur capacité à inventer, au fil des époques, de nouvelles formes de bien, de nouvelles manifestations de beauté, et même de nouvelles conceptions de la vérité qui enrichissent le monde et la société. C’est pourquoi je m’intéresse depuis l’enfance aux manifestations culturelles et politiques des marges, des minorités, du “peuple” bien plus qu’aux conceptions figées et “académiques” (ce qui a ici le sens de consensuel pour les couches sociales aisées et “cultivées”).
Même si je ne crois plus actuellement en Dieu, je me sens en ce sens profondément proche de la vieille conception hermétique de la Création, qui conçoit sa relation au Créateur comme une dépendance mutuelle: du premier naît la seconde, mais il a besoin du processus de transformation qui s’opère en elle pour parvenir à la pleine connaissance de lui même et devenir complet. Ou, pour le dire autrement, “le beau, le bien, le vrai” sont les résultats d’une évolution et d’une démultiplication constantes et non un donné ou un constat.
En ce sens je m’approprie la citation suivante de William Blake:
"Some will say, “Is not God alone the Prolific?” I answer: “God only acts and is in existing beings or men.”"
C'est pourquoi je suis pour la prolifération des religions, des spiritualités et des hérésies et contre la notion même d’orthodoxie: le bien n’est pas pour moi un dépôt à protéger, mais une enquête et une conquête à toujours recommencer. Même si malheureusement à la prolifération des nouvelles formes de bien répond la prolifération des nouvelles formes de mal, dans une lutte et une dialectique incessante. C’est pour moi la structure du réel, et non un argument contre la multiplicité.