Notes de lecture sur Les Lumières sombres d'Arnaud Miranda

AIGREURS SATANIQUES

2/1/202610 min read

Couverture du livre Les lumières sombres d'Arnaud Miranda, éclairé par une lumière sombre
Couverture du livre Les lumières sombres d'Arnaud Miranda, éclairé par une lumière sombre

Commençons bille en tête: j'ai vu sur Bluesky un universitaire spécialiste de la droite évangélique s'offusquer de ce que le livre la passe complètement sous silence. Je pense au contraire que c'est une excellente chose.

J'ai bien conscience du rôle crucial de l'extrême-droite chrétienne américaine et du dominionisme dans l'essor de Trump et l'arrivée au pouvoir, un peu partout dans le monde occidental, de partis illibéraux, et de leur travail de sape des fondamentaux de la démocratie de puis les années 1970 au moins. De par mon passé et ma ligne éditoriale, je suis peu suspect d'être incliné à l'indulgence envers leur rôle dans la situation actuelle. Et j'ai personnellement débattu en privé avec plusieurs évangéliques pro-Trump, dont je connais la vision du monde, et même du bien et du mal, complètement fausse et perverse, et l'hostilité foncière à la démocratie et aux droits humains quand ils ne s'accordent pas avec leur foi.

Mais je connais aussi, de par ma fréquentation des univers occultistes, satanistes et néopaïens d'autres formes de radicalités politiques d'extrême-droite, complètement distinctes des sphères religieuses chrétiennes, voire qui leur sont hostiles, mais qui sont en plein essor et qui produisent ces dernières années des effets politiques significatifs.

Je prendrai deux exemples, distincts de la "constellation" NRx qu'étudie Miranda dans son livre: tout d'abord l'Ordre des Neuf Angles, apparu dans des fanzines et des livres confidentiels à partir des années 1970 puis développé sur internet dans les années 1990, qui a longtemps été moqué, dans les milieux satanistes et occultistes, sous le nom d'"Order of None.", tellement le contraste était énorme entre l'extrémisme de ses discours et l'absence de mise en oeuvre vérifiable, et tellement il était évident qu'il s'agissait d'un tout petit groupe qui multipliait les pseudonymes pour donner l'illusion du nombre. Ensuite James Mason, un militant et essayiste néonazi influent dans les années 1980, jusqu'au sein de l'Église de Satan, comme montré dans le récent livre de Spencer Sunshine, mais tombé ensuite dans l'oubli et obligé de fréquenter la soupe populaire pour se nourrir. Ces deux influences ont été redécouvertes sur les réseaux sociaux par de jeunes activistes, et ont rendu possible l'émergence d'organisations terroristes transnationales telles que Atomwaffen Division ou The Base, responsables de plusieurs attentats et meurtres depuis la fin des années 2010, ou encore le groupe pédo-criminel 764. On ne peut pas parier sur la relative confidentialité ou marginalité, ou l'extravagance de tel courant radical, pour nier ou minimiser ses potentiels effets futurs. L'Ordre des Neuf Angles a mis quarante ans pour être pris au sérieux et attirer l'attention des médias et même des universitaires, et malheureusement il a fallu des morts pour cela.

Miranda rapporte des propos de Curtis Yarvin qui privilégie la "qualité" du public ciblé sur son nombre. J'avoue être un peu d'accord avec cette manière de poser la question de l'influence: mieux vaut toucher une seule personne au moment et dans le contexte où elle elle en position de peser sur des choix institutionnels, politiques, culturels, économiques etc. que d'en atteindre un million qui sont objectivement impuissantes. En ce sens, que Yarvin soit "juste un blogueur", et ait pourtant l'oreille de Peter Thiel, Marc Andreessen ou J. D. Vance, et ait lourdement influencé un philosophe professionnel tel que Nick Land, est quelque chose qui doit être analysé et expliqué, comme Miranda entreprend de le faire. Peu importe que, prises une par une, la plupart des idées et propositions de Mencius Moldbug se retrouvent depuis longtemps sous la plume d'auteurs évangéliques ou catholiques. Il a eu la formulation, et a accompli la synthèse, qui ont fait mouche et produit de nouveaux effets. Il faut comprendre pourquoi.

Il y a un préjugé dont il faut en effet se défier, qui est de penser que la notoriété et le pouvoir d'influence, même dans des sphères "intellectuelles" telles que la théorie politique ou la vie culturelle, sont les récompenses du mérite et du talent. Quand j'étais adolescent, lors de mes cours de philosophie de terminale dans un lycée catholique, j'ai été bombardé de références au Grand Homme de Hegel, au génie de la Critique de la faculté de juger de Kant, à la religion de l'humanité d' Auguste Comte, au musée imaginaire de Malraux etc. Des références très disparates mais qui suggèrent toutes que la célébrité et l'influence sont la conséquence du mérite personnel, de "l'excellence", pour reprendre l'horrible terme aujourd'hui en vigueur dans l'éducation nationale. Pour prendre un exemple là encore distinct de la sphère néoréactionnaire, peu de personnes ont eu au XIXème siècle une influence aussi considérable, et sur autant de continents, que Helena Petrovna Blavatsky, malgré toutes ses approximations et tous ses plagiats. Quelque chose que j'ai appris en étudiant l'histoire de l'ésotérisme, c'est qu'il ne faut pas surestimer le pouvoir de l'université, et aussi celui de l'opinion dominante à un moment t, dans les évolutions culturelles et politiques. Beaucoup de transformations importantes se jouent à leurs marges, ou totalement en dehors, et c'est pourquoi d'ailleurs le concept de Cathédrale, qui n'explique pas la situation actuelle, est faux. C'est aussi pourquoi le rayonnement social et professionnel modeste de certains néoréactionnaires ne doit pas conduire à les minimiser. Tout se joue sur les personnes qu'ils parviennent à toucher, et les raisons pour lesquels ils y arrivent sont difficilement prévisibles à l'avance.

Une spécificité de la constellation néoréactionnaire, notamment si ont le compare avec la droite évangélique, me parait bien exprimée dans un autre livre que celui de Miranda, Revolutionary Demonology (MIT Press 2022), écrit par un éphémère collectif principalement constitué d'universitaires, Gruppo di Nun, et que je serais bien tenté de qualifier de landien de gauche. J'en ai déjà touché mot dans un autre article. Voici un de leurs passages qui m'a frappé:

"Neoreaction, or NRx, or even Dark Enlightenment, is a movement inspired by the writings of Nick Land, the father of accelerationism, and Mencius Moldbug aka Curtis Yarvin, a computer scientist and political theorist. The neoreactionary proposal consists in a kind of open-ended programme for the dissolution of modernity, devised within a political framework that has room for neo-monarchists, fascists, ethnonationalists, social Darwinists, transhumanists, techno-commercial accelerationists, neo-cameralists, anarcho-capitalists and even some anarcho-copapists. Unlike the classic reactionary and traditionalist movements, neoreaction, while representing a revival of the Enlightenment project, does not reject the scientific achievements of modernity, but proposes to make use of all available scientific and technical means to achieve its goals—namely, the fragmentation of nation-states into a myriad of city-states and micronations, the destruction of universalism, and the end of representative democracy. A further element that distinguishes NRx from common reactionaryism (and even from the new Right) is that, although it too considers democracy and a universalism of rights to be the principal causes of a process of economic and cultural decadence, its exponents do not propose as their ultimate goal the restoration of an ancient Edenic splendour. On the contrary, neoreaction advocates a reworking of political realism based on the concepts of dissipation and metastability: nothing lasts forever, violence and oppression are the laws that govern the universe, which is why it is necessary to govern ruthlessly, designing small but manageable and robust social structures. According to NRx, democratic-progressivist-universalist thinking has ignored the brutal reality of the facts in its attempts to enclose the cruel spontaneity of nature and human beings within an imaginary world revolving around equality, solidarity, and the assumption that nature, and particularly human nature, is inherently benevolent. On the basis of these assumptions, the West attempts to allow the cohabitation of different economic interests, ideologies, religions, genealogies and ways of life, thereby condemning its political and cultural institutions (i.e. schools and universities) to mediocrity and subjugation by ‘minority lobbies’, bowing their heads before the rule that everyone is special and worthy of respect. Egalitarian ideas are so deeply rooted in Western society and history that they make it necessary for neoreaction itself to analyse and examine its own theoretical production in detail. Land writes:

"The very last thing neoreaction has to usefully declare is I have a dream. Dream-mongering is the enemy. The only future worth striving for is splintered into myriads, loosely webbed together by free-exit connections, and conducting innumerable experiments in government, the vast majority of which will fail. We do not, and cannot, know what we want, anymore than we can know what the machines of the next century will be like, because real potentials need to be discovered, not imagined.""

Comme son nom l'indique, le dominionisme chrétien vise la royauté sociale et politique du Christ, une restauration universelle d'une certaine idée, aussi déviante qu'elle soit véritablement, de la justice et de la charité. Les néo-réactionnaires se complaisent dans la brutalité et l'injustice de ce monde, que ce soit pour pour en constater la domination de fait, comme dans le formalisme de Yarvin, ou pour l'accélérer vers un futur encore plus noir, comme chez Nick Land. Pour être clair, oui les efforts politiques et financiers de la droite chrétienne sont largement responsables de la situation actuelle, mais ils ont libéré et rapprochés du pouvoir certains discours, certaines visions du monde, encore plus radicales et violentes et susceptibles de lui survivre. Je pense de moins en moins que le revival religieux actuel est durable, et je pense que la droite évangélique, en tout cas en Amérique du Nord, est en déclin. Difficile certes d'être sûr. Mais je pense que si demain elle est éradiquée du globe, les problèmes actuels demeureront. Car de nombreux courants non religieux ou du moins non chrétiens l'ont rejoint dans sa vision du monde radicalement réactionnaire et antidémocratique, à partir de présupposés autres. Au passage, si je prends les cinq composantes qu'il énumère de la constellation néoréactionnaire (hiérarchies naturelles, pessimisme anthropologique, détestation absolue de la démocratie, revendication d'un droit à l'exit et optimisme à l'égard de la technique), je relève qu'à part pour le quatre et dans une moindre mesure le trois, on n'est vraiment pas loin de la très peu évangélique Église de Satan (j'imagine qu'une influence commune d'Ayn Rand joue ici un rôle).

Je note que plusieurs des auteurs cités par Miranda sont obsédés par la création d'une nouvelle religion, non pas parce qu'ils sont personnellement très religieux (je ne parle pas ici de Thiel), mais parce qu'ils en voient l'intérêt en terme de contrôle social, et qu'ils veulent séparer les effets politiques du christianisme ou de l'islam conservateurs, pour eux positifs, de leur contenu doctrinal et de foi qui les intéresse moins (contrairement à René Guénon qui est rapproché d'eux un peu trop rapidement à mon goût par Miranda). Cet aspect me parait important à retenir pour se défier de combats qui sont à mon avis d'arrière-garde et intrinsèquement erronés, comme celui qui consiste à assimiler le combat de la démocratie contre le fascisme à celui de l'athéisme contre le sentiment religieux ou encore à celui du naturalisme contre le surnaturalisme. Je constate d'ailleurs que la constellation néo-réactionnaire, de même avant elle que le fascisme ou le nazisme, comporte à la fois des auteurs qui s'appuient sur des références rationalistes, comme Yarvin, et des auteurs qui s'appuient entres autres sur des références occultistes (comme Nick Land, même si ce n'est pas dit par Miranda. J'y reviendrai dans un très prochain billet, mais pour moi, le combat de la démocratie contre le fascisme n'est pas celui de la rationalité contre l'irrationnel, mais ces deux visions politiques du monde sont plus larges que ça et englobent toutes les deux ces deux dimensions.

Un point qui peut décevoir dans le livre de Miranda est qu'il est très court et qu'il consiste essentiellement en un avant-goût de son sujet, qui reste à la surface des différentes références qu'il donne, alors qu'il est présenté sur certains réseaux sociaux comme un livre de référence incontournable. L'impression que j'ai, notamment à la lecture des remerciements, est qu'il a été écrit lors des dernières vacances d'été, sous la pression de l'urgence de l'actualité. Si je prends l'auteur cité que je connais le moins mal, Nick Land, les grandes lignes de sa pensée me paraissent bien circonscrites. Il est par ailleurs intéressant de savoir, ce que Miranda n'évoque pas dans son livre, qu'il s'est intéressé de près à l'occultisme, et qu'Aleister Crowley est une de ses influences. Il s'est même un tout petit peu intéressé à David Myatt et à l'ordre des Neuf Angles, et il me semble personnellement percevoir une convergence d'objectif entre son concept d' "hyperracisme" et le "Galactic Imperium" de l'ONA.

Un aspect de l'introduction qui m'a un peu agacé au début est le nombre de précautions oratoires qu'il prend pour dire que oui, le mouvement néoréactionnaire c'est mal, c'est vraiment très très mal. Je pense à la réflexion qu'il cherche à lutter, et à mettre en garde le lecteur / la lectrice, contre le sentiment de fascination qui gagne, beaucoup plus facilement qu'on ne pourrait le penser, à la lecture de ce genre d'auteurs, et que connait par exemple n'importe qui s'est un peu intéressé à l'Ordre des Neuf Angles, qui s'inscrit dans un autre courant d'extrême-droite, mais avec certains points de convergence.

Remarque mineure mais utile: deux des auteurs cités, "Bronze Age Pervert" et Nick Land, sont titulaires d'un doctorat de philosophie, et le second a même eu une influence significative sur certains auteurs de gauche influents, et n'y sont sans doute pas arrivé sans être un minimum formés à l'esprit critique et aux biais cognitifs. Cela ne les a pas empêché d'embrasser le fascisme à fond les manettes. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, entendent.

En définitive, de mon point de vue d'amateur qui essaie d'être éclairé, le livre d'Arnaud Miranda n'est pas la monographie de référence qui reste, à ma connaissance, à écrire, mais une bonne introduction qui soulève plein de questions intéressantes.