Petite introduction rapide à l'histoire de l'ésotérisme en Occident.
AIGREURS SATANIQUES
6/12/202620 min read


AVERTISSEMENT: Ce billet était initialement, lorsqu’il a été rédigé en février dernier, la première partie du brouillon de mon projet d’article, toujours en cours d’écriture, intitulé “Pourquoi il n'est pas ridicule, ni toujours nocif, d'être un/e ésotériste ou un/e occultiste.” Je vais à la réflexion le rédiger de manière un peu différente, mais comme ce travail est fait, et qu’il me semble utile, j’ai décidé de le publier de façon indépendante sur mon site. Il sera suivi dans quelque jour d’une bibliographie introductive sur l’ésotérisme occidental, et l’occultisme anglo-saxon et le satanisme en particulier, qui m’a été demandée en privé. Je rappelle comme d’habitude que je ne suis d’aucune manière un “expert” ou l’équivalent d’un universitaire sur ce sujet, ni sur quoi que ce soit d’ailleurs, et au mieux un amateur éclairé.
Si la signification du mot “ésotérisme” est loin d’être claire, les réactions qu’il suscite sont souvent très tranchées.
Il fait ainsi souvent figure de repoussoir dans le débat public. Un nouveau salon du bien-être revendique l’étiquette “SAFE (Sans Aucune Forme d’Ésotérisme)”. Un dossier du magazine L’Express titrait en août 2023: “Ésotérisme: un inquiétant essor”. L’une de mes contacts, agrégée et normalienne, sur Mastodon se demandait il y a quelques années si la présence d’un rayon ésotérisme dans une librairie ne suffisait pas à décrédibiliser celle-ci (je ne suis pas loin pour ma part de penser exactement l’inverse).
Il est en effet associé dans l’imaginaire collectif à des pratiques et figures socialement peu valorisées (le développement personnel, la commercialisation du bien-être, les formes diffuses ou orientalisantes de spiritualité, les pratiques divinatoires, les modes d’adolescentes) voire carrément dénoncées (l’entrisme d’extrême-droite, le conspirationnisme, les mouvements et groupes sectaires, les médecines non conventionnelles, le refus de la science). Mais autant celles-ci suscitent des réactions souvent viscérales, autant le trait d’union que l’ésotérisme est censé établir entre elles et qui justifierai une inquiétude et une vigilance particulières semble flou dans son contenu (et cela est perceptible dans certains termes employés: par exemple chez les personnes qui aiment dénoncer l’ésotérisme sous l'appellation de nébuleuse New Age).
Je ne vais pas ici rentrer dans les débats, complexes et pas du tout encore tranchés, de spécialistes sur la définition de l’ésotérisme. Je vais me contenter d’indiquer deux pistes pour qui voudrait approfondir cette question: l’un de mes billets sur le présent blog qui s’intéresse à la conception de l’ésotérisme comme “savoirs rejetés’ et aux débats académiques qu’elle suscite (“La définition de l'ésotérisme comme "savoirs rejetés": intérêt et angles morts. À propos de la position de Wouter Hanegraaff et de sa critique par Egil Asprem”.https://aigreurssataniques.eu/la-definition-de-lesoterisme-comme-savoirs-rejetes-interet-et-angles-morts-a-propos-de-la-position-de-wouter-hanegraaff-et-de-sa-critique-par-egi ) , et un article universitaire en accès libre qui résume les positions des différents spécialistes du sujet ( Olli Pitkänen, “Editor’s introduction”, in Philosophical Perspectives on Esotericism. From the 19th Century to the Present., Routledge, 2025).
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Je note tout de même que contrairement à ce qu’indique la page Wikipédia, et n’en déplaise à René Guénon, l’ésotérisme est loin de se réduire à “l'ensemble des enseignements secrets réservés à des initiés”. Il y a des courants et pratiques ésotériques qui se pratiquent de façon solitaire, et des ésotéristes célèbres, comme Aleister Crowley, qui estiment qu’il est pour toutes et tous et se sont fait un plaisir de divulguer des “secrets”.
Dans ce billet, je vais, sous une forme historique, énumérer un certain nombre d’exemples de personnes et de courants associés à l’ésotérisme, un terme en lui-même tardif qui remonte au XIXème siècle, mais qui désigne des discours qui sont pour certains beaucoup plus anciens. Il était d’usage depuis les années 1990, afin de prendre des distances avec l’approche anhistorique et essentialiste de Jung, Guénon et Eliade, de parler d’”ésotérisme occidental", en le délimitant géographiquement et culturellement. Depuis quelques années, plusieurs chercheurs reviennent sur cette pratique et soulignent au contraire son caractère translocal, présent aussi bien en Occident qu’en dehors, et les échanges culturels qu’il a rendus possibles et qui ont participé à sa formation historique, en tentant d’échapper au sous-entendus coloniaux et exceptionalistes que le mot “occidental” porte souvent. Si dans les lignes qui suivent, je vais me cantonner surtout à des exemples occidentaux, c’est essentiellement par manque de connaissances de ma part, et non pour remettre en question cette inflexion récente que j’approuve.
Aperçus historiques:
Le développement qui suit ne vise pas à expliquer les évolutions d’idées qu’il va décrire, ce qui serait trop ambitieux pour ce billet, d’où son caractère quelque peu juxtaposé et événementiel, mais à donner une idée d’ensemble des courants qui composent ce qu’on appelle aujourd’hui l’ésotérisme, leurs points communs et leurs différences.
Il est parfois d’usage, notamment dans les milieux catholiques, de relier les origines de l’ésotérisme à l’essor, lors du IIème siècle après Jésus Christ, du gnosticisme. La réalité est beaucoup plus complexe que cette image d’épinal. En premier lieu, l’unité de celui-ci en tant que courant, et la pertinence du terme “gnosticisme” lui-même, font débat. Certains experts des textes et courants en question, comme Michael Allen Williams et Karen King, ont carrément appelé à abandonner l’usage universitaire comme concepts analytiques des termes “gnostique” et “gnosticisme”, qui seraient des constructions modernes qui impliquent leur opposition à une doctrine chrétienne unifiée qui n’existait pas à l’époque, et un autre auteur, David Brakke, propose de les conserver, mais pour le seul sethianisme (donc pas pour le valentinisme etc.). Ces prises de position ne font pas l’unanimité, mais devraient inciter à plus de prudence les personnes qui aiment invoquer le spectre du gnosticisme à tout bout de champ, a fortiori quand il s’agit d’en faire une grille explicative de courants d’idées extrêmement disparates qui se succèdent jusqu’à aujourd’hui (voire avec des phénomènes qui n’ont strictement rien à voir avec la religion ou l’ésotérisme, comme les études de genre ou les revendications LGBTQ+).
Si l’on tient cependant à appeler gnosticisme un ensemble de courants religieux qui avaient cours dans l’Empire romain lors des premiers siècles après la mort de Jésus Christ, inspirés par le médioplatonisme et caractérisés notamment par la valorisation d’une connaissance salvifique appelée gnose et la dévalorisation du monde matériel, qui serait la création d’un mauvais démiurge, cela ne suffit pas à situer les débuts, et moins encore “l’essence”, de l’ésotérisme. D’autres courants d’idées de l’époque, qui s’opposaient aux auteurs gnostiques sur des aspects fondamentaux, ont eu une influence au moins aussi importante sur la constitution et l’évolution de celui-ci. Parmi eux, on peut compter l’hermétisme, mais je vais surtout ici insister sur un autre.
Parmi les adversaires les plus influents des gnostiques se trouvait, au IIIème siècle après Jésus Christ, un philosophe nommé Plotin, qui les critique notamment dans un texte appelé “Contre les gnostiques” (Traité 33, Ennéades, II, 9). Il avait cependant certains traits communs avec les gnostiques, notamment une certaine dépréciation de la matière. Son disciple Porphyre écrivait qu’il avait “honte d’avoir un corps”. Cette dévalorisation tenait principalement à sa conception de l’âme, qui pour Plotin maintient son union substantielle avec le divin et ne descend que partiellement dans les corps. Si le philosophe peut accéder directement à l’intelligible sans aucune médiation, le monde matériel peut n'apparaître que comme superflu et une source de distractions. La plupart des philosophes platoniciens qui lui succédèrent, à la suite, comme Jamblique au IVème siècle, et Proclus au Vème siècle, adoptèrent une perspective radicalement différente sur ce point: selon eux, l’âme descend totalement dans les corps, et est coupée d’un accès direct, du moins par ses propres moyens, à l’Un. Pour notre propos, cette divergence a deux conséquences: d’une part, l’âme humaine, étant pleinement plongée dans la matière et sans possibilité de s’en arracher par ses seules forces, doit bien la prendre au sérieux, et tant Jamblique que Proclus insistent sur l’idée que le corps et la matière ne sont pas mauvais en soi, et que le philosophe doit cultiver une relation harmonieuse entre son corps et son âme. La seconde conséquence est que si l’analyse philosophique seule ne peut pas atteindre l’intelligible, les dieux, dont ces auteurs présument l’existence, sont ancrés dans l’Un et peuvent le révéler au moyen de symboles inspirés. Pour ce faire, les néoplatoniciens tardifs vont promouvoir, parallèlement à la pratique de la philosophie, celle de la théurgie, un ensemble de techniques rituelles qui dérivent d’un texte du IIème siècle de l’ère commune appelé Les Oracles chaldaïques, qui ne nous est malheureusement parvenu que sous forme de fragments.
La théurgie néoplatonicienne, quoique critique du christianisme, a eu une influence significative sur l’histoire de celui-ci, du pseudo-Denys l’aréopagite au courant contemporain de la Radical Orthodoxy, mais également une importance fondamentale pour la formation (et plus tard l’ostracisme universitaire) de ce qu’on appelle aujourd’hui, et depuis le XIXème siècle, l’ésotérisme. Si des pratiques associées à ce dernier, comme la magie, l’astrologie et l’alchimie, subsistent tout au long du Moyen-Âge, c’est au tournant intellectuel de la Renaissance, et notamment au travail de commentaire et de traduction par Marsile Ficin, à la suite du Concile de Florence de 1439 et sous l’influence du philosophe byzantin Pléthon, de textes hermétiques (un courant contemporain du gnosticisme et du néoplatonisme, également inspiré du médioplatonisme), mais également de Jamblique. Ce renouveau d’intérêt, en partie fondé sur un malentendu, puisque par exemple les textes du Corpus hermétique étaient considérés comme beaucoup plus anciens qu’ils ne l’étaient vraiment, et comme remontant à la plus haute antiquité égyptienne, ce qui entretenait l’espoir d’une “philosophia perennis” qui aurait à la fois inspiré les prophètes du judaïsme et les philosophes grecs, fut prolongé par les successeurs de Marsile Ficin, comme son élève Pic de la Mirandole, qui a comme particularité d’avoir été à la fois un adversaire extrêmement déterminé et éloquent de l’astrologie, et le principal promoteur chrétien d’un courant du mysticisme juif, fortement influencé par le néoplatonisme, et connu sous le nom de kabbale. On retrouve également l’influence de l’hermétisme et du néoplatonisme, ainsi qu’un goût pour les sciences occultes, dans le panpsychisme de Giordano Bruno. Un autre auteur important de la Renaissance, Henri–Corneille Agrippa de Nettesheim, également nourri d’hermétisme, de néoplatonisme et de kabbale chrétienne, quoique personnellement ambivalent envers la magie et l’astrologie, a rédigé à l’âge de 24 ans un ouvrage en trois partie qui est aujourd’hui encore un classique des rayons “ésotérisme” des librairies, intitulé La Philosophie occulte.
L’un des traits caractéristiques, inspiré par le néoplatonisme et l’hermétisme, de cette philosophie occulte était la théorie des signatures, l’idée que tout est dans tout, et que l’ensemble des composantes de la nature sensible sont des signes d’un monde métaphysique invisible, et les clés du plan divin. Ce “Grand Livre de la Nature” prend une importance particulière au XVIème siècle chez le médecin et théologien Paracelse, particulièrement critique, tant du savoir livresque et peu soucieux de vérification empirique des facultés de médecine de son temps, que de l’Église catholique romaine. La lecture aussi bien concrète et expérimentale (dans une approche néanmoins nourrie d’astrologie et d’alchimie et très différente de la science médicale d’aujourd’hui) que symbolique et spirituelle de ce livre de la nature est pour lui un antidote au dogmatisme abstrait de ces deux univers.
Le XVIIème siècle est traversé par trois événements importants dans l'histoire de l’ésotérisme.
Le premier est son rejet hors de l’université. Celui-ci a lieu pour diverses raisons, parmi lesquelles sont présents, bien sûr, des arguments d’ordre strictement philosophiques ou scientifiques, mais également des motivations religieuses. Comme Wouter Hanegraaff le montre dans son livre Esotericism and the academy, divers savants principalement protestants, tels que Jacob Thomasius, Ehregott Daniel Colberg ou Jacob Brucker, du XVIIème et du XVIIIème siècle, combattirent spécifiquement et nominativement dans la philosophie occulte ses influences néoplatoniciennes, en en rejetant principalement deux aspects: la co-éternité de la nature et de Dieu et l’idée platonicienne de "l'âme du monde" d’une part, et l’enthousiasme ou Schwarmerei d’autre part, c’est-à-dire la possibilité d’une connaissance individuelle, rituelle ou intellective, du divin, ou gnose, d’autre part. Leur travail anticipa l’avènement des Lumières, et certains aspects du kantisme, mais il eut également pour conséquence l’éviction du néoplatonisme et de l’hermétisme hors du champ des savoirs acceptables.
Le deuxième est la publication des manifestes Rose-Croix: la Fama Fraternitatis (1614), la Confessio Fraternitatis (1615) et Les Noces Chymiques de Christian Rozenkreutz (1616), qui se réclamaient d’une fraternité secrète fondée au XIVème siècle et dépositaire de nombreux secrets sur Dieu et sur la nature. Si l’existence de cette fraternité apparaît extrêmement douteuse, le succès de ces textes initia la vogue des sociétés initiatiques, qui perdure de nos jours, et au nombre desquelles on compte différentes tentatives de constituer des fraternités rosicruciennes, bien réelles, celles-ci, et les différentes obédiences maçonniques.
Le troisième est l’émergence de la théosophie chrétienne, fortement influencée par Paracelse et dont l’auteur le plus important est Jacob Boehme, et le précurseur Valentin Weigel. Ce courant combine la philosophie de la nature de Paracelse avec la mystique rhénane, dans une interprétation symbolique de thématiques alchimiques et astrologiques, qui vise à décrire le dynamisme de la vie divine, d’une façon assez comparable avec la Kabbale. Comme le souligne le spécialiste de la théosophie Antoine Faivre, à la suite de Bernard Gorceix, à propos plus particulièrement du théosophe Johann Georg Gichtel, cette démarche se différencie pourtant fortement du néoplatonisme sur son intuition principale:
“Si, selon la conception néo-platonicienne, Dieu est une substance, la seule réelle, l’Être suprême, en échange le Dieu de Luther se présente comme un être essentiellement vivant, actif; or c’est la conception luthérienne - et boehméenne- qui domine dans l’oeuvre de Gichtel. Pour faire comprendre à ses correspondants ce qu’est son Dieu, il s’exprime par des images moins nourries de lumière que de feu.”
Le XVIIIème siècle, siècle des Lumières et de l'extrêmement anti ésotérisme Encyclopédie, est parfois considéré comme une période de déclin pour celui-ci. Pourtant, il continue à vivre, certes en marge de l’université, et connaît plusieurs évolutions importantes. En voici trois: l’émergence du swedenborgisme tout d’abord. S’il peut être tentant de rapprocher l’oeuvre de Swedenborg de la théosophie, ses racines philosophiques sont cependant très différentes, et les relation de cet auteur avec les théosophes, notamment le d’abord très enthousiaste puis beaucoup plus critique Friedrich Christoph Oetinger, compliquées. En effet, sa formation est à chercher, non pas du côté de Paracelse ou de la Kabbale, mais d’auteurs comme Descarte ou Locke. Comme Wouter Hanegraaff l’explique, pour expliquer le malaise croissant d’Oetinger:
“This dynamic theosophical perspective on nature, as fallen and in need of regeneration, is alien to Swedenborg’s Cartesian view of nature as a dead mechanism that can be grasp in terms of universal scientific laws; and this opposition is inseparable from the one that exists between Oetinger’s incarnational theology on the one hand, and Swedenborg’s docetist tendencies on the other.” (Swedenborg, Oetinger, Kant: Three Perspectives on the Secrets of Heaven, The Swedenborg Foundation, West Chester (Pennsylvanie), 2007)
Deuxième événement: la théorie du magnétisme animale de Mesmer, d’ailleurs partiellement inspirée par la philosophie occulte d’auteurs comme Ficin et Paracelse, et qui, si elle est très vite rejetée par la médecine universitaire, a une influence énorme sur la formation de nouveaux courants ésotériques aux XIXème siècle puis sur l’apparition de la parapsychologie à la fin de celui-ci.
Troisième événement: l’illuminisme qui se développe parallèlement aux Lumières et en réaction à elles. Inspiré par l’alchimie, la théosophie et le magnétisme, il va influencer la franc-maçonnerie: le rite écossais rectifié, mis au point par Jean-Baptiste Willermoz, s’inspire des rites des élus coëns de Martines de Pasqually, dont il était membre. Un autre membre, Louis-Claude de Saint-Martin, “le philosophe inconnu”, redécouvre Boehme, et lui-même traduit en allemand, est en partie à l’origine du regain d’intérêt pour la théosophie de la philosophie et de la littérature allemande, dans le cadre de ce qu’on appelle le romantisme. S’il convient de ne pas trop exagérer la portée de cet intérêt: ainsi Schelling n’aimait pas Saint-Martin, et Hegel était très critique de Boehme et de la théosophie en général, même si l’on souligne souvent certaines ressemblances formelles entre celle-ci et sa propre philosophie, le romantisme a en retour une influence énorme sur l’ensemble de l’ésotérisme jusqu’à aujourd’hui, et j’en ai par exemple décrit le rôle dans l’apparition du néo paganisme dans un billet précédent.
Nous sommes désormais au XIXème siècle et un contexte très différent va permettre l’émergence d’un des courants les plus importants aujourd’hui de l’ésotérisme, auquel il est parfois coutume de l’associer purement et simplement: l’occultisme. Et ce contexte est … le socialisme français d’avant 1848. Cette forme de socialisme, dont les courants principaux sont le saint-simonisme, le fouriérisme et le néo-catholicisme de Félicité de Lamennais, que Marx et Engels dénoncent dans Le Manifeste du Parti Communiste sous le nom de “socialisme utopique”, a pour principales caractéristiques l’ambition de réconcilier science, religion et politique, et de fonder une science universelle qui permet de fonder une fraternité universelle qui permet l'avènement d’une religion universelle. L’un de ses partisans les plus virulents, trois fois emprisonné pour ses convictions politiques, ami de la féministe Flora Tristan, auteur de La Bible de la liberté, l’ancien diacre défroqué Alphonse-Louis Constant, fonde après l’échec de la révolution de 1848 l’occultisme, et publie entre 1854 et 1856 le livre aujourd’hui mondialement connu Dogme et Rituel de la haute magie, sous le pseudonyme d’Éliphas Lévi, où le fluide magnétique de Mesmer, renommé “lumière astrale”, joue un grand rôle. Cette transition a longtemps été perçue comme une rupture avec ses idées de jeunesse. Le chercheur Julian Strube, qui a consacré sa thèse à cet auteur et dont j’ai résumé un article sur le sujet, montre au contraire qu’elle s’inscrit dans leur continuité: ainsi, il auto-plagie des passages de La Bible de la liberté dans La Clef des grands mystères, et ses convictions socialistes sont encore perceptibles dans certains textes publiés peu avant sa mort.
S’il était relativement peu connu de son vivant, son influence après sa mort est considérable, ironiquement auprès de lecteurs parfois beaucoup plus conservateurs (mais pas que: par exemple Victor Hugo), qui discernent dans ses références à l’ésotérisme médiéval et renaissant, que Strube qualifie de “remarquablement sélectives et superficielles”, le leg d’une initiation authentique. Trois exemples:
Il est redécouvert peu après sa mort par l’ami de Maurice Barrès Stanislas de Guaita et le monarchiste Joséphin Péladan, co-fondateurs de l’Ordre Kabbalistique Rose-Croix, et leur ami Papus, fondateur de l’Ordre Martiniste, qui se réclame de Louis-Claude de Saint-Martin. Ces auteurs, qui exercent une influence considérable sur les milieux ésotériques français de la Belle Époque, ont un rapport beaucoup moins conflictuel que Lévi à l’institution catholique, et partagent le regard critique de celle-ci sur la modernité issue des Lumières. Ils sont pourtant accusés de satanisme par les écrivains Jules Bois et Joris-Karl Huysmans dans le cadre de l'affaire Boullan, le premier allant jusqu’à se battre en duel avec deux d’entre eux.
Deuxième exemple: Helena Petrovna Blavatsky, qui avant de co-fonder la société de théosophie (qui n’a rien à voir dans son contenu avec la théosophie chrétienne susmentionnée, malgré son nom), venait des milieux spiritualistes, qui se distinguent du spiritisme français d’Alan Kardec par leur rejet de la réincarnation. Quoique critique du catholicisme de Lévi, elle partage avec lui le souci de réconcilier science et religion, et de dégager des traditions passées une connaissance universelle cachée, “ésotérique” au sens étymologique. Cette autrice est aujourd'hui légitimement critiquée pour ses nombreux plagiats, l’ancrage colonial de son interprétation, et de son appropriation, des spiritualités indiennes, et le racisme de sa fameuse théorie des “âmes-racines”, qui a influencé des courants ésotériques réactionnaires comme l’anthroposophie de Rudolf Steiner (qui a ceci dit l’intérêt de tenter de constituer un trait d’union entre la théosophie à la façon de Boehme et celle à la façon de Blavatsky), et l’ariosophie. Cela dit, quoique personnellement hostile au féminisme, elle a influencé de nombreuses suffragettes, dont certaines ont par exemple contribué à la revue théosophiste Lucifer, et surtout, de nombreux auteurs des pays colonisés, sur lesquels elle s’exprimait, notamment en Inde, se sont réapproprié son appropriation culturelle en développant une agentivité propre et en s’en inspirant parfois pour développer des réflexions décoloniales. C’est l’une de mes ambitions d’écrire un jour un bilan nuancé de la théosophie. Par ailleurs, elle est l’une des principales origines du courant désigné depuis la fin du XXème siècle sous le nom de New Age, à la suite notamment de la théosophe Alice Bailey. Ce terme fait référence au phénomène bien connu des astrologues de la précession des équinoxes, et à l’arrivée du soleil dans la constellation du Verseau.
Troisième exemple: trois franc-maçons fondent à la fin du XIXème siècle une énième déclinaison de société initiatique se réclamant des Rose-Croix, l’Ordre hermétique de l’aube dorée, qui est l’occasion d’une synthèse, aujourd’hui encore très influente, entre la philosophie occulte de la Renaissance, la goétie des grimoires, l’occultisme élisabéthain de John Dee, la kabbale détachée de ses origines religieuses et réinterprétée, et rapprochée du tarot, par Éliphas Lévi, et la symbolique égyptienne. Cette organisation est vite déchirée par les schismes, mais nombre de ses membres, comme le poète William Butler Yeats, l’historien amateur de l’occultisme Arthur Edward Waite ou l’occultiste Dion Fortune exercent une grande influence culturelle ultérieure, jusqu’à aujourd’hui. L’un de ses membres les plus célèbres, Aleister Crowley, fonda par la suite, après avoir, selon ses dires, reçu sous la dictée d’une entité surnaturelle du nom d’Aiwass un texte prophétique appelé Livre de la Loi, une nouvelle religion intitulée thélémisme. Cet auteur exerce à partir de la seconde moitié du XXème siècle une influence absolument fondamentale sur la Wicca, le satanisme, l’ensemble des néo-paganismes et la magie du chaos. Le célèbre auteur de comic books Alan Moore, auteur de Watchmen, From Hell, V For Vendetta etc. est personnellement très influencé par la Golden Dawn et Crowley. La série Promethea (1998-2005) peut se lire comme un guide à peine voilé de magie cérémonielle, et il a publié en 2024 son propre grimoire introductif à la magie: The Moon and Serpent Bumper Book of Magic, co-écrit avec Steve Moore (pas de relation familiale).
En France, une réaction à lieu dès le début du XXème siècle contre l’occultisme, le spiritisme et la théosophie de Blavatsky, menée par l’ancien occultiste et étudiant en philosophie René Guénon, qui oppose à ces “pseudo” et parfois “contre” initiations un “ésotérisme” qui ne peut venir que de l’initiation au sein d’organisations authentiquement “traditionnelles”, ce qui signifie rattachées à un Principe métaphysique primordial, oublié par les différentes églises et sociétés initiatiques occidentales, mais encore perceptible dans certains groupes hindous et soufis. L’oeuvre de René Guénon a eu jusqu’à nos jours une postérité extrêmement large et hétérogène, qui va d’intellectuels et mystiques hindous ou musulmans à ce que Mark Sedgwick appelle le “soft traditionalism”, c’est-à-dire la manière dont certains universitaires, comme Mircea Eliade, ont sciemment dissimulé l’influence guénonienne et ésotérique de leurs travaux académiques, mais est surtout de nos jours sous le feu des projecteurs pour son influence sur divers courants d’extrême-droite, par l’intermédiaire notamment de l’intellectuel fasciste Julius Evola, correspondant de Guénon et ami d’Eliade, dont se réclament aujourd’hui des auteurs tels que Steve Bannon aux USA, Christian Bouchet en France ou encore Alexandre Douguine en Russie.
Dernier courant que je souhaite exposer lors de ce bref aperçu historique: la magie du chaos. Celle-ci, apparue dans les années 1970 au Royaume-Uni, est principalement inspirée par deux auteurs antérieurs, qui se connaissaient et étaient amis: le peintre et occultiste Austin Osman Spare, qui a connu Aleister Crowley dans sa jeunesse mais a rapidement pris ses distances, qui a inventé, dans un livre intitulé Le Livre du Plaisir (1913), une nouvelle technique magique, qui tourne le dos aux rituels codifiés et aux dogmes métaphysiques pour défendre une pratique plus individualiste, fondée sur l’intention du magicien et les pouvoirs attribués à l’inconscient, et se concrétise principalement par l’utilisation de sigils, des dessins qui représentent de manière stylisée l’objectif du magicien et qu’un certains nombre de procédés visent à rendre réels. Et Kenneth Grant, un disciple hétérodoxe d’Aleister Crowley qui a popularisé l'œuvre de Spare, depuis longtemps tombée dans l’oubli, dans son livre The Magical Revival (1972). Ces deux auteurs se sont intéressés ensemble, peu après la Seconde Guerre mondiale, au livre La Philosophie du Comme Si, du philosophe néo kantien Hans Vaihinger, qui consiste en une réhabilitation de la fiction. L’interprétant d'une manière très idiosyncrasique, il vont en tirer l’idée que la magie n’a pas besoin de s’adresser à des entités réelles, mais peut agir efficacement à partir de fictions. La magie du chaos à proprement parler systématise cette idée à partir des années 1970. Deux des ouvrages fondateurs, Liber Null & Psychonaut, de Peter J. Carroll, qui vient de décéder, respectivement parus en 1978 et 1982, ont été réunis dans un même volume en 1987.Une oeuvre culturelle célèbre et emblématique de ce courant est la série de comic books The Invisibles (1994-200), conçue par Grant Morrison, qui est lui-même un magicien du chaos, comme un “hyper sigil”.
Conclusion:
Ce parcours historique est bien sûr beaucoup trop lapidaire et simplifié, comme ne manqueront pas de le remarquer l’ensemble de mes lecteurs et lectrices qui connaissent un tout petit peu le sujet (oui, j’ai été trop rapide sur l’hermétisme, sur la parapsychologie, je n’ai pas parlé de Gurdjieff, de Jung, de l’émergence du débat sur les sectes, etc. etc.). Il avait deux objectifs:
D’une part donner aux lecteurs et lectrices qui n’ont pas de familiarité particulière avec l’ésotérisme et son histoire, une toute petite idée de ce dont je parle, et leur montrer que le débat est un tout petit peu plus complexe et intéressant que se déclarer pour ou contre la guérison du cancer par les vibrations quantiques des cristaux, donner la moitié de son salaire, sa liberté de conscience et sa vie privé à un quidam lambda en échange de la promesse du savoir universel et de superpouvoirs, et le développement personnel par la méditation transcendantale.
D’autre part manifester, derrière les continuités apparentes et souvent revendiquées, les discontinuités au sein des courants que l’on appelle l’ésotérisme: les a priori philosophiques, religieux et anthropologiques de, disons, le gnosticisme, le néoplatonisme tardif, la théosophie de Boehme, celle de Blavatsky, le swedenborgisme, le traditionalisme de Guénon et Evola, l’occultisme de Lévi, celui de Crowley, la magie du chaos, sont différents les uns des autres, et parfois profondément différents et complètement opposés. Cela pourrait sonner comme une critique dirimante de l’ésotérisme: ce que l’on nous vend souvent comme un savoir transcendant issu d’une tradition millénaire ininterrompue n’est en réalité qu’une collection d’opinions et de pratiques contingentes reliées à des contextes historiques précis et fort situés. J’en tire au contraire la leçon que l’ésotérisme n’est pas à juger, pour le défendre ou le condamner, en bloc et est à aborder au cas par cas, certains de ses courants ayant à mon avis des germes de pensée ou tout du moins, changements de perspective précieux à apporter à notre époque tourmentée, ce que je vais m'efforcer de développer dans de futurs billets.